#Guest80 Joeren HOPSTER, Auteur de "Bouddha Philosophe"

Nous voyons et vivons le monde à travers des lentilles colorées. La méditation et les moments de conscience totale nous aident à être au courant de cela, mais le but de la méditation n’est pas d’éliminer ces lentilles colorées mais bien au contraire de nous rendre conscient que ces lentilles ont été toujours présentes.
— Joeren Hopster

1 – « Bouddha Philosophe » aux éditions l'Iconoclaste, un ouvrage à la portée de tous qui s'adresse autant aux occidentaux qu'aux initiés?

Bouddha Philosophe est un dialogue entre la pensée occidentale et la philosophie bouddhiste. Même si cette philosophie bouddhiste est née dans le nord de l’Inde et s’est ensuite propagée dans différents pays asiatiques, beaucoup de sujets abordés sont des questions existentielles qui nous concernent tous. Comment trouver un endroit dans le monde que l’on puisse appeler « maison »? Comment peut-on faire face à cette notion d’attachement et à la perte? Ces questions s’adressent à la fois aux occidentaux qu’aux peuples de l’Est, qu’aux bouddhistes et à tous les autres citoyens du monde. Je considère le bouddhisme comme un réservoir de sagesse à la portée de tous ceux qui veulent en profiter. Les enseignements sont une échelle, tout le monde peut la monter mais la meilleure étape pour chacun dépend de son niveau de connaissance et engagement.

2 - Selon vous, la pensée bouddhiste a t-elle sa place dans notre société occidentale? Quels sont ses vertus et impacts sur notre société effrénée?

Les personnes qui explorent le « chemin bouddhiste » commence souvent par un parcours très personnel. J’ai eu l’occasion de rencontrer plusieurs personnes en quête d’une dimension spirituelle dans leur vie mais qui ne la trouvait pas dans la religion avec laquelle ils avaient grandi. Les dogmes religieux ne les trouvant pas tellement attrayants, ils voulaient trouver quelque chose de plus personnel. Ces personnes, d’après mon expérience, ont réalisé que le Bouddhisme pouvait beaucoup leur apporter. L’étape suivante est que ce parcours personnel soit ensuite partagé avec d’autres et pourquoi pas que ce courant prenne une dimension sociale. Pour la plupart des gens, l’effet immédiat des enseignements bouddhistes et de la méditation procure une sensation de bien-être chez eux et dans leur sphère personnelle de conscience. Au bout d’un moment on réalise que cette conscience ne nous n’est pas seulement propre mais qu’elle inclut également les autres, que nous sommes connectés les uns aux autres. La distinction entre « soi-même » et « autrui » commence à peu à peu disparaitre.

3 - Comment expliquez-vous cette notion d' « interdépendance » et de « co-création »? Comment faire prendre conscience de ces notions au plus grand nombre ?

La clé pour sensibiliser le plus grand nombre doit venir d’un déclic personnel. Les gens doivent découvrir et ressentir d’eux-mêmes ces notions. Les expériences peuvent avoir un effet transformateur. Il y a des chances qu’avant que vous vous fassiez opérer du cœur Cyrielle, vous saviez déjà que la vie était spéciale et qu’il ne fallait pas la considérer comme un acquis; mais en ayant vécu cette expérience, en ayant eu cette sensation que votre vie ne tenait qu’à un fil, cela a eu un effet transformateur sur toi. Les expériences personnelles sont uneprofonde force motivante.

Heureusement, ces expériences peuvent être plus ordinaires qu’une expérience proche de la mort. On peut aussi ressentir cette interconnexion dans la vie de tous les jours. On peut commander une tasse de café et recevoir un sourire du serveur, tout simplement. C’est un petit geste, mais ce même geste peut influencer notre humeur et nous donner une agréable sensation pour les heures suivantes. Peut-être que l’on aura de fait envie de sourire à quelqu’un autre... C’est ça la signification selon moi de vivre dans un monde partagé et interconnecté.

4 – « Si vous pensez avoir raison, vous avez tort", expliquez-nous cette citation?

Il s’agit d’une citation du livre. Ceci est, on peut dire, un “slogan” d’une ancienne école bouddhiste, l’école Madhyamaka. Une des idées générales de la philosophie bouddhiste est que il n’y a pas des vérités suprêmes, mais simplement des vérités conventionnelles. On ne doit pas être aveugle par les concepts et les théories et nous ne devons pas les percevoir comme absolues. Acquérir cela peut être très libérateur et nous rendre plus puissant. Les Madhyamika’s énonçaient cette idée en utilisant une technique dialectique similaire au méthode socratique dans la philosophie occidentale. Chaque fois on défend une position en tant qu’absolument vraie, un interrogateur Madhyamika arrive et souligne les défauts de ces définitions sur lesquelles notre position se base.

5 - De votre point de vue de philosophe, le Bouddhisme : est-ce une religion ou une philosophie de vie?

Bon, il y a beaucoup des traditions bouddhistes, d’écoles différentes et il existe différentes façons dans lesquelles le bouddhisme entre en contact avec des cultures existantes. Donc il y a effectivement des “Bouddhismes “ et la réponse à votre question dépend du bouddhisme dont on parle. Dans la perception occidentale, le stéréotype est que tous les bouddhistes sont des moines avec des vestes rouges qui habitent dans un monastère et récitent des mantras. Mais il y a beaucoup plus de bouddhisme que cela.

Mon intérêt personnel regarde particulièrement la philosophie bouddhiste en tant que tradition séculière et humaniste qui regroupe un grand nombre de leçons intéressantes et précieuses sur la psychologie humaine et  sur l’éthique. Pour moi, le Bouddhisme est une école de vie.

6 - Dans votre quotidien, comment intégrez-vous cette philosophie au delà des moments de pleine conscience?

Une des choses que j’ai appris de la philosophie bouddhiste est que la façon dans laquelle les gens aperçoivent une même situation peut paraître totalement différente selon les personnes, cela va directement dépendre de leur état d’esprit du moment, de leur humeur, de leur connaissance de base, de leurs expériences précédentes… Je suis sûr que plusieurs personnes vont lire cet interview de différentes manières selon leur état d’esprit, leur intérêt (ou scepticisme) à l’égard du bouddhisme, etc.

Nous voyons et vivons le monde à travers des lentilles colorées. La méditation et les moments de conscience totale nous aident à être au courant de cela, mais le but de la méditation n’est pas d’éliminer ces lentilles colorées mais bien au contraire de nous rendre conscient que ces lentilles ont été toujours présentes. Cette leçon m’aide à chaque instant au quotidien.

7 - Vous êtes rédacteur au Filosofie Magazine, votre ambition derrière vos propos?

En dehors de mon travail pour Filosofie Magazine, au moment je suis en train d’écrire ma thèse de PhD et je viens aussi de commencer un nouveau projet sur un livre regardant la philosophie de la chance. J’aime bien lire, écrire et penser afin de nourrir constamment ma curiosité philosophique et j’utilise mes compétences d’écrivain pour diffuser des idées intéressantes et importantes auprès du grand public. Voici des talents que j’espère pouvoir cultiver...

English version

1 - Does your book « Bouddha Philosophe  » specifically address a Western lay audience?

« Bouddha Philosophe » is a dialogue between Western thought and Buddhist philosophy. Buddhist philosophy originated in Northern India and has subsequently spread and developed in several Asian countries. But many of the questions it deals with are existential questions, that concern all of us. How do you find a place in life that you call home? How do you deal with attachment and loss? These questions concern Western people just as much as people from the East, Buddhists just as much as people who are new to Buddhist thought. I look at Buddhism as a reservoir of wisdom, available to anyone who benefits from it. The teachings are a ladder: everyone can climb it, but which step is best for you to take depends on your level of expertise and previous engagement.

2 - What is the place of Buddhist thought in our Western society? What are its virtues and impact on our frenetic society?

Often, for people who explore the Buddhist path, this starts off as a highly personal journey. I have spoken to many people who were looking for some spiritual dimension in life, but couldn’t find it in the religion they grew up with. Religious dogma didn’t appeal to them; they wanted to find out things for themselves. These people, in my experience, discover that Buddhism has much offer to them. The next step on this personal journey is to make it a shared journey – and eventually a social journey. For many individuals, the fruits of the Buddhist teachings and meditation practices is that you start to feel at home and comfortable in your own field of awareness. At a certain point, you notice that this field of awareness is not just yours, but encompasses others as well. You realize that your own path is not independent of that of others, that we are connected. And this realization comes along with a motivation to act for the benefit of others. The distinction between ‘self’ and ‘other’ begins to dissolve. 

3 - How can you explain the notions of « interdependence » and « co-creation »? How do you raise awareness of these notions to all citizens of the world?

Key to raising awareness is to let people discover things for themselves. Let them experience it. Experiences can have a transformative effect. Of course, before your had your heart surgery you already knew that life was special and should not be taken for granted – but having the experience that your life hangs on a thread, had a transformative effect on you. It had a deep motivating force. Fortunately, such experiences can be much more routine than a near-death-experience. We can also have the experience of being interconnected in ordinary, day-to-day situations. You order a cup of coffee and the barista gives you a nice smile. A very small gesture, but it can influence your mood and leave you with a pleasant feeling for hours to come. Perhaps it will cause you to give a smile to somebody else – and so it passes on. This is what it means to live in a shared, interconnected environment.

4 – « If you think you are right, you are wrong. » Could you explain this quote?

This is a quote from the book. It is, so to say, the ‘slogan’ of an ancient Buddhist school – the Madhyamaka school. An insight in Buddhist philosophy is that there are no ultimate, but only conventional truths. We shouldn’t be blinded by our concepts and theories, and mistake them for something absolute. Realizing this can be very liberating and empowering. The Madhyamika’s pressed this idea using a specific dialectical technique, akin to the Socratic method in Western philosophy. Each time you defend a position as an absolute truth, the Madhyamika interrogator comes along, and points you to the shortcomings of the definitions on which your position relies. 

5 – According to you, Buddhism a religion or a philosophy from your philosophical point of view ?

Well, there is a variety of Buddhist traditions, there are different schools, and different ways in which Buddhism has intermingled with existing cultures. So there really are Buddhisms – and the answer to your question depends on which Buddhism we are talking about. In the Western perception, the stereotype is that all Buddhists are monks in red clothes, who live in monasteries and recite mantra’s. But there’s much more to Buddhism than that. My own interest especially concerns Buddhist philosophy, as a secular, humanist tradition, which contains many interesting and valuable lessons about human psychology and ethics. More than a religion, I regard this Buddhism as a school of life.

6 - In your daily life, how do you integrate this philosophy beyond moments of mindfulness?

One thing that Buddhist philosophy has made me very aware of is that different people can perceive the same situation in very different ways. How you experience a situation is fundamentally tied to your subjective state of mind: your mood, your background knowledge, your previous experience. I am aware that different people will read these answers in different ways, depending on their frame of mind, their interest in – or skepticism about Buddhism – and so on. We see and experience the world through a colorful lens. Meditation and moments of plain consciousness help to make you aware of this. But the goal of meditation is not to get rid off the colorful lens for once and for all. Rather, it is to become aware that it is always present. This lesson is of help at many points in my daily life.

7 - You work for Filosofie Magazine as an editor. What is your ambition as a writer?

Apart from my work for Filosofie Magazine, I’m currently writing a PhD thesis and have just started a new book project, on the philosophy of chance. I like to read, write and think – to nurture my philosophical curiosity, and to use my writing skills to spread interesting and important ideas to a wider public. These are talents I hope to cultivate.