#Guest70 - Benjamin des Gachons, DG France Change.org

Par « démocratie partagée », j’entends l’émergence de cette multitude d’initiatives citoyennes, associatives, entrepreneuriales permettant aux citoyens de « reprendre la main », de s’exprimer sans cadre imposé, de fixer l’agenda politique au lieu de le subir et de dialoguer directement avec les décideurs. Ce n’est à mon avis que le début d’une évolution technologique et démocratique majeure en réaction à la crise de nos démocraties.
— Benjamin des Gachons

1 – En 2001 tu pars au Caire dans le cadre d’une mission humanitaire. Tu dis que ton mentor a été celle que l’on surnommait la « Petite sœur des pauvres » Sœur Emmanuelle. C’est son engagement qui a éveillé le tien ?

C’est sûrement une de ces figures qui m’ont inspiré tout au long de mon parcours, et il y en a eu d’autres, comme Rajagopal, leader d’un grand mouvement d’inspiration gandhienne (Ekta Parishad) que j’ai eu l’occasion de côtoyer en Inde lorsque je travaillais pour l’ONG Peuples Solidaires. Mais Soeur Emmanuelle est certainement celle qui la première m’a inspiré par son engagement concret autour d’un enjeu clé : l’éducation. J’ai eu en effet la chance de la rencontrer plusieurs fois à Nice à l’adolescence lors de conférences et de journées de rencontre, ce qui m’a poussé à partir en mission dans les bidonvilles du Caire pour son association, ASMAE.

2 – Tu as travaillé pendant 3 ans au sein de Avaaz avant de monter la branche française de Change.org en 2012. Peux-tu nous expliquer concrètement la différence entre ces deux plateformes citoyennes qui permettent de lancer des pétitions afin de faire entendre l’opinion publique auprès des lobbys ou encore des politiques ?

Change.org est une plateforme ouverte sur laquelle chacun, où qu’il soit, peut lancer sa propre mobilisation citoyenne sur le sujet qui lui tient à cœur, organiser des soutiens et dialoguer avec les décideurs pour obtenir des changements. Change.org compte 140 millions d’utilisateurs dans le monde entier. Avaaz est une ONG, un mouvement citoyen mondial de 44 millions de membres, qui propose par sondage des campagnes (pétitions, collectes, manifestations) à ces membres sur des enjeux mondiaux comme le climat et les conflits. Deux approches tout à fait complémentaires selon moi.

3 – Pour toi l’ONG Avaaz est trop dans le « virtuel ». Comment ça ?

Je parle d’un ressenti personnel sur mon expérience à un moment donné du développement de cette ONG dont j’étais le seul salarié en France de 2009 à 2012, d’où le côté virtuel même si j’étais bien sûr en contact en permanence avec des collègues passionnants partout dans le monde. Mais Avaaz n’est pas du tout que dans le virtuel, cette ONG organise beaucoup d’actions de terrain comme cette marche pour le climat qui a réuni des centaines de milliers de personnes à New York un an avant le sommet de Paris sur le climat.

4 – En 4 ans votre base de données compte 7 millions d’utilisateurs, des données très qualitatives pour nombre d’organismes. Comment fonctionne votre modèle économique ?

Nous sommes très fiers d’avoir développé un modèle économique dans le prolongement de notre objectif qui est l’ « Empowerment », à savoir les campagnes sponsorisées. Ces 7 millions d’utilisateurs, avant d’être des données, ce sont des femmes et des hommes, des citoyens qui agissent et s’engagent autour de causes. C’est une opportunité pour les acteurs de la société civile qui sont à la recherche de nouveaux publics pour réaliser leurs missions sociales en toute indépendance.

On propose donc un service payant de campagnes sponsorisées permettant à des ONG, syndicats ou fondations de venir sur notre plateforme à la rencontre de nos utilisateurs les plus actifs désireux de soutenir leurs campagnes et de s’engager à leurs côtés sur une base volontaire. Grâce à ce service de recrutement, ces utilisateurs deviendront demain leurs futurs militants, ambassadeurs, donateurs. En quelque sorte, notre service contribue à faire passer à de nombreuses associations leur virage numérique en leur permettant de se constituer une base de e-sympathisants près à l’action.

5 – Vous avez des lanceurs de pétition très jeunes, Mélanie à l’initiative de la campagne « Rendre visible les compositions des tampons de la marque Tampax »  a 20 ans et plus de 250 000 signatures, Johan Reboul de la campagne « LU : stop à l’utilisation d’huile de palme »  a 17 ans et près de 200 000 signataires. Quelle est la tranche d’âge la plus active chez Change.org en moyenne dans le monde ? Selon toi Internet est il irrévocablement devenu  l’« arme »  de la génération Y pour faire se entendre?

La moyenne d’âge de nos utilisateurs dans le monde est 40 ans mais il est vrai que les jeunes représentent une part croissante de nos utilisateurs, tendance confirmée par des sondages récents (en France notamment) sur le fait que pour beaucoup de jeunes, la pétition en ligne est une forme d’engagement politique forte.

De même qu’Internet a bousculé des pans entiers de l’économie, a changé notre manière de communiquer, de consommer, il est à mon avis positif de constater que le numérique devient aussi aujourd’hui un moyen de s’exprimer, de s’engager, d’agir et de peser sur les décisions prises par les politiques et les entreprises. C’est en tout cas ce que cette jeune génération de lanceurs de pétition est en train de montrer.

6 – Précise nous la différence entre la « Démocratie partagée » et la « Démocratie participative » ? Laquelle soutiens-tu ?

Je ne prétends pas donner de définitions strictes mais la « démocratie participative » renvoie selon moi à une tradition d’initiatives institutionnelles “top-down” visant à favoriser la participation des citoyens à des dispositifs encadrés par l’administration et le gouvernement (consultations, concertations) dans lesquels on a parfois, l’impression d’être consulté sur des décisions déjà prises.

Par « démocratie partagée », j’entends l’émergence de cette multitude d’initiatives citoyennes, associatives, entrepreneuriales permettant aux citoyens de “reprendre la main”, de s’exprimer sans cadre imposé, de fixer l’agenda politique au lieu de le subir et de dialoguer directement avec les décideurs. Ce n’est à mon avis que le début d’une évolution technologique et démocratique majeure en réaction à la crise de nos démocraties.

7 – Quelle est le Top 5 des campagnes du moment dans le monde ?

C’est difficile de choisir car il y a des centaines de pétitions d’importance partout dans le monde mais parmi les campagnes récentes intéressantes, je citerais :

- La ville de Mexico qui crowdsource via Change.org sa future constitution et qui reçoit en ce moment des centaines de pétitions-“propositions” issues des citoyens.

- de nombreuses pétitions en réaction à des scandales de corruption en Indonésie, comme celle-ci ayant conduit à la démission du président du parlement.

- La pétition ayant abouti à la fin du blocage de WhatsApp au Brésil, réseau utilisé par les manifestants pour s’organiser, pétition relayée notamment par Mark Zuckerberg lui-même.

8 – Comment mesure t-on le succès d’une « bonne » campagne et quel est celle qui a eu le plus d’impact (France et monde) ?

Le succès d’une campagne se mesure précisément à son impact et on estime que chaque heure sur Change.org dans le monde, une pétition aboutit à un changement concret, comme le vote d’une loi ou le changement d’une pratique d’entreprise. Ces pétitions sont déclarées victorieuses par leurs initiateurs dès qu’ils estiment avoir obtenu gain de cause auprès des responsables ciblés. Et on en trouve dans tous les domaines, ce qui montre que cette « démocratie partagée » peut être mise en oeuvre quel que soit le sujet.

Voici quelques exemples en France :

·       Tiphaine, institutrice, a eu sa mutation pour vivre près de sa fille handicapée

·       Jacqueline Sauvage est graciée par François Hollande

·       Michel et Augustin renonce aux œufs de batterie dès mai 2016

·       Le Parlement européen lance une enquête sur le scandale Dieselgate

·       La “taxe tampon” est abaissée à 5,5%

·       La ministre de l’Éducation Nationale prend des mesures contre le harcèlement scolaire

·       Les hypermarchés Leclerc corrigent un emballage de viande spécifiant à tort "100% filet”

·       Les députés votent une loi obligeant les supermarchés à distribuer leurs invendus alimentaires

9 – Expliquez-nous ce que l’on va retrouver dans votre premier Guide du Lobby Citoyen et à qui s’adresse t-il principalement ?

L’aventure Change.org a commencé par le renouvellement de ce vieil instrument de la pétition en le rendant plus accessible et plus efficace grâce à la puissance d’Internet. Mais ce qui est le plus fascinant et le plus réjouissant selon moi, c’est la créativité de nos utilisateurs (parfois très jeunes comme tu l’as souligné) qui se saisissent des outils de notre plateforme, des réseaux sociaux mais aussi d’expressions plus traditionnelles de mobilisation (comme les manifestations) pour inventer de nouvelles formes d’expression citoyenne mêlant le online et le offline, comme on l’a vu dans le succès de la mobilisation #LoiTravailNonMerci.

Pour que ces bonnes pratiques développées par nos utilisateurs bénéficient au plus grand nombre, nous avons décidé de mettre en ligne cette semaine un « Guide de Lobbying Citoyen » mettant en avant de manière didactique les ressorts d’une mobilisation citoyenne réussie, à partir de l’expérience de nos utilisateurs.

Sur le modèle des formations au crowdfunding dispensées par les sites de financement participatif, notre ambition est de former toujours plus de citoyens au crowdcampaigning, à ces mobilisations citoyennes participatives dont l’impact va croissant.

Ce guide s’adresse donc à toutes celles et ceux qui veulent faire changer les choses !