#Guest67 - Jean-Yves TROY, Directeur Général de Solidarités International

Vous parlez d’agriculture responsable. Il faut en effet agir à ce niveau puisque l’agriculture capte 70% de l’eau douce de la planète. Il y a des efforts massifs à réaliser pour une meilleure gestion et une meilleure partition de la ressource entre tous. D’ici 2025, 63% de la population sera soumise à un stress hydrique – 4 milliards d’individus, contre 400 millions en 1995.
— Jean-Yves Troy

1 – Comment fait-on le pont entre journaliste économique et financier chez BFM Business et l’univers de l’humanitaire en tant que directeur des opérations chez Première Urgence Internationale ? Comment vous est venue cette affinité pour l’humanitaire ?

Mes études me destinaient plutôt au monde de la finance. Mais à la fin de mon cursus, l’envie d’aller voir ailleurs ce qui se passait était forte. J’avais besoin d’être en prise avec la réalité, le tourisme ne me convenait pas. Il me fallait me rendre utile. J’ai regardé ce qui se passait dans le monde de l’humanitaire. Une ONG a été séduite par mon profil et je me suis retrouvé en Irak, pour coordonner la réhabilitation de l’hôpital public de Bassora au Sud du pays,  alors que le pays était soumis à un embargo international. Après un an de mission, je pensais devoir trouver un métier « sérieux », sans doute plus traditionnel, en France. J’ai alors travaillé comme journaliste économique sur BFM animant une émission quotidienne consacrée à la bourse. L’expérience m’a amusé plus qu’elle ne m’a intéressé. Mes anciens collègues de mission, eux, étaient dans les Balkans. Je les enviais tout à coup. C’est véritablement à ce moment-là que j’ai réalisé que j’étais fait pour cela. Je n’en avais jamais rêvé, mais l’évidence me sautait désormais aux yeux.

2 – Depuis près de 20 ans vous évoluez dans l’univers de l’humanitaire, quels sont les conseils que vous donneriez aux jeunes qui veulent se lancer dans ce domaine pour rejoindre une ONG comme la vôtre ? Et, quels conseils donneriez-vous à ceux qui souhaitent fonder leur propre ONG ?

Il faut y croire. C’est un engagement personnel. C’est un engagement pour les autres. Ce ne doit pas être pensé comme un métier. Il faut garder un enthousiasme, une fraicheur. À partir du moment où cette flamme n’est plus il faut se questionner. Après seulement il faut des compétences. Mais je préfère largement des personnes qui croient en ce qu’ils font sans toutes les compétences que des bêtes à concours qui oublient ce qu’est l’engagement.

Et à ceux qui veulent créer leur propre structure : allez-y ! N’écoutez pas les anciens qui vous diront que cela est compliqué que le « système humanitaire » dispose d’assez de compétences, de structures. La pertinence et la plus-value d’une organisation ne se mesure pas à la taille de ses effectifs ou à son budget. Elle se mesure à son action qu’elle vienne en aide à 2 ou à 2.000 personnes. 

3 – En 2014/2015 vous avez fait un partenariat avec Médecin du Monde Espagne en Sierra Leone pour lutter contre Ebola. Trop peu de partenariats se font entre ONG, pourquoi? Comment s’est déroulé le votre ? Des futures collaborations en cours pour un meilleur impact ?

C’est toujours une recherche de complémentarité pour le bénéfice de tous. Le point de départ ; la volonté de Solidarités International d’être acteur de cette crise sanitaire majeure. Alors comment faire ? N’étant pas une ONG médicale, nous nous sommes demandés comment nous pouvions participer à l’effort général de lutte contre cette crise et ce tout en utilisant notre plus-value et nos savoir-faire en eau, hygiène et assainissement. C'est alors que la complémentarité Eau-Santé dans un centre de prise en charge EBOLA nous ait apparu être la meilleure approche pour être actif sur crise. C’est ce que nous avons fait en nous rapprochant de Médecins du Monde Espagne. Nous le referons chaque fois que nécessaire avec d’autres acteurs sur d’autres zones, d’autres types de crises, conflits, catastrophes naturelles comme nous l’avons réédité lors du tremblement de terre au Népal en 2015. En travaillant en synergie avec d’autres ONG et en recherchant la complémentarité, en mettant nos forces en commun, nous sommes plus efficaces pour le bénéfice de tous.

4 – Solidarités International est particulièrement engagée dans le combat contre les maladies liées à l’eau insalubre, première cause de mortalité au monde. Avez-vous des techniques propres à SI pour sensibiliser les populations sur le terrain ?

Tout au long de l’année, et notamment pour la Journée Mondiale de l’Eau qui se tient tous les 22 Mars, nous organisons des événements, des séances de sensibilisations ou encore des spectacles sur comment se prémunir des maladies liés à l’eau insalubre. Pour exemple cela consiste à faire passer, sous forme ludique, des messages auprès des enfants qui sont les premières victimes de l’eau insalubre ; mais également auprès des parents pour qu’ils répliquent les bons comportements. En Thaïlande, depuis 3 ans maintenant, nous organisons un festival de film de sensibilisation aux problématiques Eau Hygiène Assainissement à Mae La en partenariat avec l'ONG FilmAid qui réalise des films au sein des communautés réfugiées et déplacées à travers le monde. Cela a permis de créer une synergie entre les différents acteurs car les films sont réalisés et projetés par les réfugiés eux-mêmes au sein du camp. Nous avons également utilisé le théâtre comme vecteur. Avec des troupes pour les grands et les petits, avec des quiz ludiques et des lots à gagner ! Cela permet de faire passer de façon simple des messages importants qui resteront dans les mémoires de tous.

5 – Vous avez fait votre première intervention en France en 2015 dans la jungle de Calais sur le site de la Lande pour y construire des douches et toilettes. Vous venez de lancer en Europe une mission en Macédoine auprès de ces réfugiés bloqués à ce point de passage, qu’elles vont être vos actions?

L’intervention ponctuelle que nous avons faite à Calais, en France, pour la première fois de notre histoire a été assez troublante pour nous. Avant de nous y rendre nous ne pensions pas trouver cela. Les équipes qui sont allées voir la première fois sont rodées et ont traversés des camps de réfugiés, déplacés au Liban, au Cameroun ou encore en Afghanistan. À quelques heures de train de Paris elles se sont retrouvées face à des minimas d’accueils bien en deçà des standards que nous observons dans d’autres pays à travers le monde! C’est ce qui nous a décidé à intervenir pour palier cette absence de prise en charge en installant le minimum : des douches des toilettes, des accès à l’eau potable. Sur la Grèce Macédoine, Calais, le Liban ou le Cameroun nous adoptons la même posture : venir en aide aux populations les plus démunies, déplacés, réfugiés. Et ce à la mesure de leurs besoins. C’est pour cela que Solidarités s’est investie en Macédoine.

Et c’est également pour rappeler le sort de ces réfugiés déplacés à travers le monde que nous avons lancé cette campagne « Kit Dignité ». En 2015 le record de 60 Millions de déplacés et réfugiés est atteint. Les plus grands déplacements depuis la seconde guerre Mondiale. 2016…. Pas de perspectives de résolutions de ces conflits qui poussent les gens sur les routes. En Syrie, au Liban, au Soudan du Sud, en Afghanistan, mais aussi en Europe… En tant qu’humanitaires, notre rôle n’est pas de traiter les causes de ces crises, mais bien les conséquences. 1 personne sur 122 a été obligé de fuir en 2015 ; nous n’avons d’autre choix que de porter secours de manière impartial à un maximum de personnes parmi les plus vulnérables, sans discrimination, sans distinction de conditions sociales, d’appartenance religieuse ou politique. Cette campagne est là pour le rappeler, la dignité est la seule chose qui reste quand on a tout perdu.

6 – Selon vous comment enrayer la crise de l’eau dans le monde dans la cinquantaine de pays en stress hydrique ? Une meilleure sensibilisation? Une agriculture plus respectueuse ?

Bien sûr, il faut sensibiliser et Solidarités International le fait auprès des populations victimes de crise depuis plus de 35 ans. Depuis plus de 10 ans c’est aussi auprès des instances internationales que l’association porte ce combat notamment avec le Baromètre de l’eau de l’hygiène et de l’assainissement, une publication annuelle que nous coordonnons et qui recense les grands chiffres de l’eau, apporte des éclairages et des analyses des plus grands spécialistes sur ces questions. Grâce à cette sensibilisation de différents acteurs, des avancées notables ont été réalisées depuis 2000 et le vote des objectifs du millénaire : l’accès à l’eau potable a ainsi été reconnu comme un droit de l’Homme par les Nations-Unies en 2010. Et, en septembre 2015, l’accès à l’eau et à l’assainissement est aussi devenu un des 17 objectifs du développement durable qui vise l’accès universel à l’eau pour tous d’ici 2030.

Mais la sensibilisation n’est pas la seule réponse. Vous parlez d’agriculture responsable. Il faut en effet agir à ce niveau puisque l’agriculture capte 70% de l’eau douce de la planète. Il y a des efforts massifs à réaliser pour une meilleure gestion et une meilleure partition de la ressource entre tous. D’ici 2025, 63% de la population sera soumise à un stress hydrique – 4 milliards d’individus, contre 400 millions en 1995. C’est déjà le cas dans ce que l’on appelle la « Ceinture de la soif » qui s’étend de Gibraltar au Nord-est de la Chine. Pour autant, il n’y a pas de fatalité. L’investissement dans les infrastructures d’accès à l’eau peut permettre de parer au manque d’eau. La Chine, l’Algérie ou encore Taïwan sont des exemples de pays dont le manque d’eau est flagrant mais qui, à force de volonté politique et d’investissement dans des structures d’approvisionnement, ont prouvé qu’il est possible de s’en sortir.