#Guest68 - Catherine BENSAID, Psychanalyste & Auteure de "Libre d'Être Femme"

Mais partout, des femmes relèvent la tête ; cette mobilisation nous concerne toutes, et tous. Si la femme retrouve sa puissance et le rayonnement de son être, au-delà des contraintes qui lui ont été imposées et qu’elle s’est imposée à elle-même, la relation avec l’homme sera plus libre et authentique, mais aussi la relation avec les autres femmes.
— Catherine Bensaid

1 - Un livre dédié aux femmes, pourquoi cet engagement autour de la place de la femme dans la société et ses nombreuses interrogations pour ce 7 ème ouvrage?

Peut-être ai-je le désir pour la femme qu’elle puisse être au septième ciel! Qu’elle prenne conscience de la femme sacrée qui est en elle; cette femme sacrée qui a été sacrifiée. Les hommes ont pris le pouvoir et elles se sont assujetties à leur domination pendant si longtemps : elles ne pouvaient faire autrement selon des codes de société qui leur fermaient la porte à toute possible indépendance (pas d’accès égal au travail, contraintes de rester à la maison pour s’occuper des enfants, pression familiale, sociale et religieuse pour vivre ainsi qu’on leur a dit de vivre et pas autrement).

Les femmes pour exister, trouver une place et se faire aimer, se sont conformées aux modèles que l’on attendait d’elles : bonnes élèves, soumises à des critères tyranniques de séduction, objets de désir et toujours inquiètes de ne pas être assez désirables. Elles devaient être choisies parmi d’autres, car c’est de l’homme, de leur mari que dépendait leur vie. Mais partout, des femmes relèvent la tête ; cette mobilisation nous concerne toutes, et tous. Si la femme retrouve sa puissance et le rayonnement de son être, au-delà des contraintes qui lui ont été imposées et qu’elle s’est imposée à elle-même, la relation avec l’homme sera plus libre et authentique, mais aussi la relation avec les autres femmes. On voit maintenant beaucoup de cercles de femmes se créer et permettre à chacune d’elles dans cette solidarité de s’autoriser plus de liberté.

2 - Vous dites ne jamais s’arrêter à ses blessures, mais au contraire les mettre en lumière pour pouvoir avancer. Quelles sont les blessures qui reviennent la plupart du temps auprès de vos patientes?

Ces blessures sont anciennes et se réactualisent sans cesse dans nos relations de femmes adultes. Un père absent, et la femme « tombent » sur des hommes qui « brillent par leur absence », une mère peu aimante et la femme se plaint à répétition du manque de preuves d’amour de la part de son compagnon, des parents se disputent ou vivent dans un climat de violence et la femme rencontre des hommes qui réveillent en elle d’immenses colères. Quand le père ou la mère n’ont pu être présents pour l’enfant car ils ne l’étaient pas pour eux-mêmes, étrangers à leur propre vie, l’enfant se construit seul, souffre longtemps de cette solitude et peut avoir une névrose d’abandon : il est sensible à la moindre distance de l’autre qui est vécue comme un rejet.  Oui, il importe de regarder en face ces blessures, mais de ne pas s’installer à vie dans ces manques. Ces empreintes sont inscrites dans nos cellules, mais elles ne sont pas indélébiles.  Nous pouvons nous identifier à ce que nous n’avons pas, nous vivre comme une éternelle victime,  dans unbesoin perpétuel de réparation. Nous pouvons aussi poser consciemment d’autres orientations à nos comportements et faire peu à peu confiance à de nouveaux modes de relation à l’autre, bénéfiques pour nous et pour les autres.

3 - La liberté d’être une femme c’est quoi exactement? Ne plus suivre un quelconque schéma par exemple ?

La liberté d’être une femme est avant tout une liberté d’être : être dans l’élan de vie, en connexion avec ses envies qui font d’elle une femme en vie, vivante. Être dans l’impulsion, non dans la pulsion : dans cette force vitale qui la traverse, toujours en mouvement.  Si celle-ci est arrêtée par des interdits, convictions d’avoir à répondre à des modèles bien établis, désirs des autres qui priment sur les nôtres, l’énergie donne lieu à des frustrations et éveille le besoin de compenser par de la nourriture, des achats, des transformations de son corps, des rencontres sans lendemain… On est alors dans la pulsion compulsion, et l’insatisfaction face à sa vie, bien loin de diminuer, augmente : la culpabilité de grossir, trop dépenser ou « faire n’importe quoi » donne à la femme une mauvaise image d’elle-même. La libido s’en ressent… Le corps est en souffrance, les pensées sont négatives. Être libre, c’est ne pas perdre de vue ce qui est le plus essentiel pour soi. C’est une vigilance de chaque instant.

4 - L’image de la femme a changé. Selon vous que s’est il passé pour que la femme devienne un « objet » en courant après la jeunesse par exemple ?

La femme libérée devrait être davantage capable de se poser comme sujet, décidant de sa vie et « bien dans sa peau ». Cependant, une grande insécurité demeure en elle : celle de la petite fille qui a besoin d’être aimée, reconnue, qui est toujours fragile (comme dans la chanson) et n’a pas guéri de ses peurs d’enfant, ni oublié ses rêves d’une vie autre que la sienne. Ce sont derrière ces rêves et son idéal d’amour que la femme court. Sa vie indépendante et son autonomie ne comblent pas les manques relatifs à cette attente d’un homme qui l’aime et fait d’elle une princesse. Aussi, le temps passant, elle veut rester une princesse… jeune et pouvant toujours séduire, grâce à tous les moyens qui sont maintenant en sa possession (crèmes, chirurgie, vêtements) et qu’elle peut s’offrir. L‘insécurité l’empêche de penser qu’elle peut être aimée telle qu’elle est, que la beauté est en relation avec sa force de vie, la lumière, le feu sacré qui l’animent.

5 -  Selon vous les femmes s’engagent-elles plus tard qu’il y a 20 ans dans leur relation amoureuse ?

Non, les femmes s’engagent à tout âge, à quinze ans parfois et aussi quand elles atteignent une grande « maturité ». S’il arrive qu’elles se « réveillent » à 35 ans, célibataires et inquiètes de ne pas devenir mères, ayant consacré beaucoup de temps à leur carrière, ce peut-être parce qu’elles ont mis leur vie amoureuse de côté, mais le plus souvent, c’est parce qu’elles n’ont pas rencontré l’âme soeur, le compagnon dont elles rêvent. Auparavant, elles pensaient avoir la vie devant elles, maintenant, elles sont confrontées au temps qui passe et à  l’ « horloge biologique ». Il n’y a pas d’impératif social à se marier très jeune, aussi les femmes s’autorisent à vivre des histoires et à y mettre fin quand elles ne sont pas certaines d’avoir rencontré « la bonne personne ».  On peut dire que la femme maintenant ne veut pas « comme sa mère, ou ses grands mères » transiger avec une vie qui ne lui convient pas tout à fait. Aussi peut-elle se retrouver célibataire longtemps et s’engager plus tard.

6 - Qu’est ce que l’arrivée des nouvelles technologies avec les applications de rencontres a changé dans nos rapports aux autres dans notre quotidien selon vous ?

Les sites de rencontre sont devenus très présents dans les consultations de psy! Ces sites ouvrent à de possibles rencontres et sont si partagés que les personnes ont moins honte d’y recourir qu’auparavant. Ils ouvrent à de possibles rencontres, lesquelles nourrissent plein d’espoir puis apportent leur lot de désillusions. Mais c’est un peu comme si on jouait au loto, parfois on a le bon numéro, et c’est une belle histoire qui voit le jour et perdure. Alors, malgré les déceptions, hommes et femmes continuent à « faire leur marché ». Cela n’a rien changé au cœur des hommes et des femmes qui espèrent rencontrer un compagnon ou une compagne avec qui vivre l’amour - à part ceux qui ne cherchent que des rencontres d’un soir.

Alors pourquoi pas recourir à ces sites, puisqu’il devient difficile de se rencontrer dans la « vraie vie ». Mais il y a quelque chose de fou à tant attendre d’un autre à partir d’une photo et de quelques qualificatifs, à jouer ses rêves les plus intimes avec un inconnu, à se raconter une histoire à partir d’une image, et vivre des montagnes russes dans cette illusion du « tout est possible » alternant avec une profonde sensation de vide. Les sites amplifient l’accélération du temps dans les rencontres, des romans que l’on se raconte sans connaître l’autre, l’envie de tout dire, tout vivre, tout de suite,  au rejet absolu et définitif dés que cela ne correspond plus à ce que l’on avait imaginé. Il serait bon de retrouver le temps de la rencontre, propice à la découverte de l’un et de l’autre, pour savoir peu à peu si, d’une attirance immédiate, un grand amour peut naître. Quel que soit le « lieu » de la rencontre.

7 - Que voulez-vous dire quand vous dites qu’il « faut être l’auteur de sa vie » ?

Ne pas laisser les autres décider de notre vie : les aïeules, par toutes les mémoires qu’elles ont laissées en nous, les mères qui veulent ce qu’elles pensent être le meilleur pour nous, mais ont du mal à accepter notre différence, les pères qui laissent entendre que c’est ainsi qu’il faut être et vivre pour leur plaire, la famille qui nous impose ses critères de réussite et d’échec, et enfin la société qui nous donnent à vivre de multiples et incessantes représentations de ce que nous devrions « avoir » pour « être femme ». Il faut bien avoir conscience de toutes ces injonctions pour ne pas leur donner une place trop importante, pour qu’elles ne nous empêchent pas d’être à l’écoute de notre désir, de ce qui est juste pour nous, de nos choix de vie et élans créateurs qui font de notre vie une aventure unique à inventer à chaque instant !

8 - Avec « Libre d’être femme » qui se veut être un livre miroir et intime dans lequel une femme peut se retrouver. Quelles réponses espérez-vous leur apporter ?

J’ai posé un regard et des mots sur ma propre histoire afin de pouvoir, depuis cette intimité, toucher l’universel. J’entends souvent : « J’y ai reconnu ma relation avec ma mère, j’ai pu mettre des mots sur mes difficultés avec mon père, j’ai compris mon sentiment d’abandon… »

On peut dans ce livre se reconnaître à partir de mon expérience, mais aussi celle de mes patientes et de femmes écrivains ou de personnages tels Antigone ou Pénélope. Mon souhait est de permettre à chaque femme de se libérer peu à peu de la multiplicité des attentes qui lui viennent des autres, famille et société, mais surtout de celles qu’elle a faites siennes (beauté, vie amoureuse, maternité, épanouissement professionnel, sécurité financière, vie sociale) De lui dire qu’elle peut être en accord avec ce qu’elle est et ce qu’elle vit, si elle met de côté le nombre impressionnant de critères nécessaires, selon elle, pour avoir une vie heureuse : les injonctions intérieures qui l’empêchent de vivre sa vie, de goûter aux plaisirs qui lui sont offerts, d’ouvrir ses bras à l’être aimé et son cœur au bonheur de l’instant. Je souhaite qu’elle puisse passer du « C’est jamais ça » à un bonheur unique qui lui appartient, la comble et ouvre son désir à l’infini des possibles !