#Guest62 - Jacques ROCHER, Fondateur de la Fondation YVES ROCHER

Plus il y a une évolution dans l’émancipation des femmes plus on voit que la population se régule.
— Jacques ROCHER

1 - L’univers de la Marque Yves Rocher est ancré dans la Cosmétique Végétale depuis sa créationavec la première crème en 1959 à base de Ficaire. Vos produits permettent depuis un demi-siècle de montrer que la nature nous apporte indéniablement des solutions notamment en matière de pharmacopée. L’agriculture biologique nécessite plus de travail et de recherches, pourquoi cette volonté de maintenir vos 55ha de champs à fleurs biologiques à La Gacilly?

C’est une volonté tout d’abord de mon père dans les années 70 , d’avoir des cultures de champs de fleurs, puis, c’est une volonté personnelle …..et cela dès 1997. Mon idée a été de transformer ces cultures de champs de fleurs en agriculture biologique. Cela me paraissait une évidence de travailler en bio, c’est peut-être un peu plus complexe mais tellement plus gratifiant à la fois pour les personnes qui le font, et pour la Terre. En plus ce n’est pas tellement plus compliqué ! Notre marque a une vision véritablement globale de cette relation avec la Nature, c’est donc une évidence de cultiver en bio d’autant plus que nous avons plus de 200 ruches aux alentours et que nos abeilles se délectent des champs de fleurs. Elles jouent d’ailleurs un rôle très important pour notre écosystème. Pour moi ce n’est même pas une volonté c’est juste naturel. 

2 - En 1992, soit un an après le lancement de votre fondation, la Fondation Yves Rocher, vous vous engagez en faveur de la protection de la forêt amazonienne en vous rendant au Sommet de la Terre à Rio de Janeiro. En 2015, le cacique Raoni s'est rendu Bourget à la COP21 afin d'exposer son projet d’Alliance des Gardiens de Mère-Nature, l’importance de stopper les écocides et son combat contre le barrage de Belo Monte qui sera le 3ème plus gros au monde privant les population indigènes de ressources halieutiques… Selon-vous comment lutter face à la surpopulation et à la mondialisation pour protéger ces savoir-faire ancestraux et ces communautés marginalisées qui sont de véritables lanceurs d’alerte en matière de dérèglement climatique ?

La première chose est liée à l’éducation des femmes. Plus il y a une évolution dans l’émancipation des femmes plus on voit que la population se régule. Il s’agit d’un vrai enjeu de société car notre planète grandit de plus d’un milliard d’habitant tous les 13 à 15 ans. Cela pose un problème de fond. À la fois un problème de population de plus en plus importante dans les villes et surtout de consommation d’énergie et de toutes sortes de matières premières qui font que l’on épuise la Terre. Ces personnes qui sont en relation directe avec la Nature (comme j’ai pu le constater en vivant à leurs côtés en Amazonie) changent leur relation avec elle. Ils sont faces à 2 options : faire partie de cette Nature ou alors la rejeter car ils ne peuvent pas vivre avec. C’est ce qui avait été mis en exergue au sommet il y a 2 ans à New York : ces populations sont de véritables déclencheurs d’alertes. En effet, elles détectent avec des signaux qui nous apparaissent faibles, l’évolution du dérèglement climatique. Ces peuples ont une vraie force et il est dommage que la société humaine ait tendance à les écraser. 

3 - Vous avez rencontré le cacique Raoni grâce à votre ami cinéaste Jean-Pierre Dutilleux et vous l’avez fait venir sur vos terres familiales à La Gacilly. Vous dites que des rencontres peuvent faire grandir, celle avec le chef de la tribu Kayapo en est une ?

J’aime insister sur la dimension humaine de chacun, que l’on ait 15 ou 50 ans on peut fortement évoluer grâce à des rencontres inédites. Raoni est venu chez moi en Bretagne pendant une semaine car il devait se faire opérer des yeux à Nantes. Malheureusement je ne parle pas le portugais et lui ne parle pas Français mais malgré tout il y a tout de suite eu une relation fusionnelle liée à la Nature et aux Éléments, notre intérêt commun.

Si je vous dis « KoiKouKrai », vous me répondez ?

Raoni m’a un jour touché le bras, pendant 5 minutes il s’est tu et il m’a donné un nom indien « KoiKouKrai » qui veut dire « Flèche tendue » en Kayapo. Ce fut pour moi un très bel honneur qu’on me donne un nom comme ça, un deuxième prénom. Raoni est pour moi un combattant, Jean – Pierre Dutilleux qui le connait depuis plus de 30 ans, d’ailleurs il l’a fait venir avec Sting il y a 25 ans  pour alerter le monde de la destruction de la forêt amazonienne. C’est un vrai Chef, un grand Chef!

4 - En 2007 vous faites la rencontre de la première femme africaine à avoir reçu le prix Nobel de la paix grâce à son engagement écologique, Wangari Maathai. Suite à cette rencontre vous lancez l’opération « Plantons pour la planète » avec l’objectif de planter 50 millions d’arbres d’ici 2015 avec la PNUE. Qu’est-ce que cette femme vous a inspiré pour vous faire démultiplier vos efforts de reforestation par 50?

Elle m’a surtout inspiré dans sa force et sa volonté dans ses convictions. C’est une femme qui était absolument incroyable. Elle a, à la fois protégé une forêt de plus de 1000 ha en plein cœur de Nairobi, qui est une ville tentaculaire, et participé à un processus d’émancipation des femmes au Kenya, tout en plantant 37 millions d’arbres. Je pense que Wangari Maathai n’a jamais dévié de ses convictions, et lorsque l’on a des convictions enracinées au plus profond de soi-même dans notre cœur, notre âme et notre tête, on peut se dépasser et réaliser de grandes choses.

Lorsque je l’ai rencontré, j’avais signé une convention pour planter 1 million d’arbres. Elle ne connaissant pas la Marque Yves Rocher m’avait dit après lui avoir expliqué que 30 millions de femmes achetaient nos produits dans le monde, que nous pourrions faire beaucoup mieux car « si l’on touchait le cœur des femmes on ferait forcément beaucoup mieux ».

C’est pourquoi je ne peux m’empêcher de penser à elle, malgré la courte rencontre (seulement une demi-journée). C’est une personne qui avait une vraie force de conviction et qui aimait les autres. Elle aimait le Vivant et la Nature, je garde en elle ce sourire fabuleux. Elle a marqué l’histoire de la Fondation qui s’est engagée depuis,  à planter 100 millions d’arbres d’ici 2020.

5 - Parmi vos 325 lauréates du Prix Terre de Femmes lancé en 2001, si vous deviez en citer qu’une seule, laquelle et pourquoi ?

C’est très compliqué de n’en citer qu’une seule.. D’abord parce qu’il y a énormément de lauréates qui font un travail extraordinaire, ici en France ou dans d’autres pays en dehors de leur propre contexte. Je pense à Irene PFISTER-HAURI, notre lauréate suisse qui avait eu le prix international en 2009 pour son programme de plantation en Éthiopie, avec qui nous avons des liens particuliers étant donné que nous plantons nous aussi des arbres. Nous avons continué à travailler ensemble jusqu'à planter 17 millions d’arbres en Éthiopie. Cette lauréate implique aussi sa famille puisque son mari et son fils sont aussi engagés. C’est vraiment fabuleux de voir le travail accompli. Après il y a tellement de magnifiques projets que ça m’ennuie de n’en citer qu’un. 

©PatrickWallet

©PatrickWallet

6 - Votre fondation récompense une fois par an le travail d’un photojournaliste engagé en faveur de l’environnement et du développement durable lors du Festival Photo La Gacilly, devenu le plus grand festival en plein air d’Europe. Sebastiao Salgado, Nick Brandt… autant de grands noms engagés aux clichés mondialement connus émerveillent touristes bretons et européens depuis 13 ans. Un cliché qui retient encore votre attention aujourd’hui ? Pourquoi ?

C’est une question compliquée, il y en a tellement… Si je prends par exemple le travail de Sebastiao Salgado, notamment son dernier travail qui lui a pris 8 ans « Genesis », j’ai rencontré Sebastiao au Kamtchatka, un lieu fabuleux à l’extrême est de la Russie, alors qu’il photographiait les volcans, les ours. J’ai trouvé son travail incroyable. Une photographie absolument superbe auquel je pense, est le cliché de la queue d’une baleine qui sort de l’eau. C’est pour moi une image d’une grande beauté. Elle montre à la fois la puissance de l’animal, sa beauté, mais aussi son caractère inoffensif. C’est à l’image de la société des animaux. Ils tuent pour manger et non pas pour le plaisir. C’est absolument extraordinaire de voir cet animal qui fait plusieurs dizaines de tonnes mais qui est pourtant complètement pacifique. C’est une belle leçon vis-à-vis de la société humaine. 

7 - Votre restaurant Les Jardins Sauvages de votre Éco-Hôtel Spa La Grée des Landes inauguré en 2009 offre des produits 100% bio, « locavore » et où la crème n’existe pas. Le chef Gilles le Gallès propose un menu gastronomique « Low Carbon », pauvre en matières grasses avec des aliments uniquement de saison. Par rapport aux retours de vos clients depuis 2009, quel est votre message aux restaurateurs qui n’ont pas encore adopté ou osé cette volonté de faire consommer autrement leurs clients ?

Le message est simple : il faut d’abord Oser. Quand j’ai rencontré Gilles Le Gallès, je lui ai demandé une cuisine bio, locavore et gastronomique. C’est aujourd’hui devenu pour Gilles un plaisir de tous les jours de travailler avec des producteurs locaux, d’avoir le contact direct avec les gens qui produisent des fleurs, des plantes, de la viande, du poisson, être en contact avec les gens qui ont l’amour de la Terre. Je pense que cela nourrit énormément sa créativité, son assiette, et cela donne une autre dimension de la relation avec l’aliment. Derrière l’aliment il y a des personnes qui élèvent, qui cultivent et qui font ces produits, ces belles matières premières qui permettent à Gilles, l’alchimiste, de réaliser sa cuisine. Si on a la volonté de faire et de se poser les questions autrement, on trouve des solutions assez facilement. Les gens sont heureux, ils trouvent un état d’esprit, un accueil et une logique dans les produits que l’on propose. 

Le chef Gilles le Gallès au pied de son potager bio

Le chef Gilles le Gallès au pied de son potager bio

8 - L’hôtel a la particularité de faire appel aux énergies renouvelables pour sa consommation d’énergie grâce aux éoliennes et à la biomasse. Était-ce une volonté de votre part de délaisser peu à peu le nucléaire pour surfer sur ces énergies d’avenir ?

Ce n’est pas simplement surfer sur une tendance c’est plutôt trouver des solutions. Il y a toujours cette même mécanique, l’idée de se poser les bonnes questions pour trouver des solutions. C’est l’intérêt de ce lieu. Nous nous sommes d’abord posé la question topographique : comment installer ce bâtiment de 3000 m2 sur ce site ? Nous avons voulu épouser le terrain, entre le point haut et le point bas il y a 10% de dénivelé. Nous nous sommes véritablement « lovés » dans la terre, comme un animal creuse son terrier. De ce fait, il  y a énormément d’économies d’énergie qui se font, y compris dans la conception même du bâtiment. L’idée de penser que nous avons un astre au-dessus de nous, le soleil, qui joue un rôle important, qui a une variation entre le solstice d’été et le solstice d’hiver, tout a donc été pensé avec la variation de cet astre. Derrière, nous avons aussi voulu utiliser à la fois des énergies renouvelables, comme le bois, et consommer moins. De par la conception même du bâtiment, grâce aux matériaux utilisés, nous avons une déperdition énergétique extrêmement faible. Tout ça fait que je l’appelle le bâtiment « du bon sens et de l’intelligence » grâce aux équipes et à la technicité nous arrivons à construire mieux. 

9 – « Pour Un Monde Meilleur » avec …. ?

Pour un monde Meilleur avec Wangari Maathai, car même si elle n’est plus là parmi nous, elle est toujours là pour moi. C’est vraiment une femme qui incarne cette ouverture vers le monde. Elle a eu la chance de pouvoir quitter son village, de faire des études, de partir grâce à une bourse aux États-Unis  pour étudier. Elle s’est vraiment ouverte vers le monde tout en restant viscéralement attachée à ses racines et profondément attachée au rôle des femmes dans une société qui bien souvent les mettent au second rang. Et pour moi Wangari Maathai est surement la personne qui incarne le plus mon rapport avec le vivant au sens plein du terme.