#Guest76 - Laurent BAHEUX, Photographe animalier

Ce n’est pas parce que nos morphologies et nos modes de communication sont différents que les animaux sont des sous espèces. Nous vivons sur la même planète et faisons partie d’un tout. Pour moi, nous sommes une seule et grande famille : celle du vivant et en ce sens, nous devons absolument les protéger et a minima, les respecter.
— Laurent Baheux

1 - Enfant de Poitiers (né en 1970) devenu Ambassadeur de bonne volonté du Programme des Nations Unies pour l’Environnement (en 2013) : un rêve d’enfant qui s’est réalisé où ce parcours de photographe animalier n’était pas votre motivation première lorsque vous avez pris vos premiers clichés ?

Je n'étais pas particulièrement prédestiné à devenir photographe. J'ai suivi un cursus assez classique sans trop savoir quelle voie suivre jusqu'à mon entrée en faculté. C'est à cette période que j'ai commencé à piger pour le quotidien régional Centre Presse à Poitiers car le métier de journaliste sportif me séduisait. Je suivais alors l'actualité sportive régionale et rédigeais le compte-rendu des matchs. J'ai touché mon premier appareil photo quand la rédaction a souhaité que j'illustre mes sujets. Mon parcours a rapidement évolué : j'ai délaissé le texte au profit de l'image, quitté ma région d'origine pour Paris, intégré une agence photo nationale et suivi les principales compétitions internationales pendant près de 15 ans.

2 – Vous avez commencé votre carrière en couvrant l’actualité sportive, aujourd’hui vous êtes l’un des pontes dans la photographie animalière. Pourquoi ce virage et retour à la nature?

Je n'ai pas le sentiment d'être un "ponte" de la photographie animalière. Il existe un véritable vivier de talents sur ce sujet et je suis content si on pense que j'en fais partie. Mais il convient de rester humble au regard des œuvres réalisées par mes illustres prédécesseurs. Mais si j'aime inscrire mon travail dans la durée, je n'ai jamais tenté de planifier ma carrière de photographe. Je fais les choses à l'instinct, par envie. Quand j'étais photo-reporter, j'ai vécu des moments intenses au rythme effréné de l'actualité. À un moment, j'ai commencé à saturer. La foule des stades, son agressivité, les exigences continuelles des rédactions, le calendrier qui ne s'arrête jamais... J'ai eu envie de dire stop, de me poser et de me connecter à des choses simples et essentielles. J'ai alors choisi de partir en Afrique pour voir cette faune sauvage qui me faisait tant rêver quand j'étais enfant. Je n'ai pas été déçu. Tout était beau, simple, paisible et authentique. Voir évoluer la grande faune dans son environnement naturel a été un véritable choc. Mes vies personnelles et professionnelles en ont été bouleversées. Mon virage a pris du temps car c'est seulement en 2007 que j'ai monté ma première exposition grâce à un ami qui a insisté pour que je montre mes images. Le regard des gens sur mon approche m'a convaincu que je devais continuer. Cela fait plusieurs années maintenant que je me consacre exclusivement à la photographie de nature et animalière.

3 – L’Afrique est victime de toutes sortes de braconnages : l’ivoire des éléphants devenu plus cher que l’or, la corne de rhinocéros que le marché asiatique revendique comme étant une solution miraculeuse contre le cancer ou la libido…Bref, depuis que vous parcourez ce contient, êtes-vous témoin de ces massacres en masse qui réduisent fortement cette biodiversité ?

Je n'ai jamais été le témoin de massacres en masse depuis que je parcours l'Afrique de l'Est. En revanche, je vois l'irrémédiable fatalité de la réduction des espèces sauvages. De nombreuses menaces, moins spectaculaires mais tout aussi destructrices, planent sur la faune africaine : L'expansion humaine (urbanisation), la déforestation, l'élevage intensif sont les principales causes de ce déclin. L'organisation du braconnage relève de réseaux organisés et professionnels, souvent liés à la mafia. Les risques encourus par les criminels sont ridicules et le marché est juteux. Et puis, il faut bien comprendre que partout où l'homme croît, l'animal périt.

3 – Qu’est ce que vous vous dites lorsque vous prenez une photo devant un troupeau d’éléphants ou de lions qui sont des espèces vulnérables ?

Ma réflexion est a posteriori. Sur le terrain, je suis en mode ressenti. Je veille, observe et savoure chaque instant passé au milieu des animaux. Je n'imaginais pas la puissance d'une rencontre avec un troupeau d'éléphants, un clan de lions ou une meute de hyènes jusqu'à mon premier safari. Ce sont des moments rares et tellement fragiles. D'ici quelques années, il n'y aura plus que quelques poches de zones préservées et clôturées, ce qui est en totale contradiction, par exemple, avec le cycle de vie des éléphants qui parcourent des centaines de kilomètres chaque jour. Donc, ce que je me dis, c'est que mes photographies sont en quelque sorte des témoignages d'un monde en sursis, condamné à disparaitre à trop courte échéance.

4 – Un moment magique, une anecdote ?

Voici la petite histoire de la photographie la plus inattendue qu’il m’a été donné de prendre en Afrique. En cette fin de matinée, la brume s’est levée, le ciel est clément et la lumière est douce au cœur de la caldeira du Ngorongoro. L’ancien volcan est un site d’exception ; le territoire est classé au patrimoine mondial de l’Unesco parce qu’on y trouve presque tous les représentants de la grande faune africaine.

Il ne fait pas encore trop chaud. Nous avançons tranquillement avec Morris, mon expérimenté chauffeur Kenyan, qui nous guide vers une petite troupe de zèbres. Rien à signaler, excepté un jeune zébron gentiment excité qui cabriole autour des adultes.

Je le suis l’œil dans l’objectif lorsqu’il grimpe soudainement sur un talus et se retrouve juste derrière sa mère. À hauteur idéale pour franchir l’obstacle en revenant face à moi. Surpris mais concentré, je déclenche. Morris, qui a observé la scène est encore plus euphorique que moi : "Laurent est-ce que tu l’as ? Est-ce que tu l’as ?" En une vingtaine d’années à parcourir les pistes, il n’a jamais vu ça. Moi non plus. C'est un comportement inédit que l’on ne peut expliquer que par le jeu ; et une image originale.

Je n’aurais bien sûr jamais osé imaginer faire cette photo, capturer cet instant si incroyable et si éphémère. La nature, généreuse, m’a offert un moment rare. Cette expérience n’a fait que renforcer mes convictions, à savoir que je ne prépare pas mes prises de vue.

Saut de zèbre, Tanzanie 2007 © Laurent Baheux

Saut de zèbre, Tanzanie 2007 © Laurent Baheux

5 – Quel est votre message derrière vos 300 clichés de ce 9ème ouvrage The Family Album of Wild Africa ?

J'ai le souhait de préserver le spectacle d’une nature primitive et de militer à la défense des animaux auxquels je veux rendre hommage en magnifiant leur âme et leur individualité. Dans Album de Famille de l'Afrique Sauvage, j'exprime le lien filial intime qui existe entre les mammifères du continent noir et nous, mammifères humains. Comme nous, les animaux ont des émotions et des sentiments. Comme nous, ils ont une vie sociale avec des devoirs et des responsabilités. Comme nous, ils ont une famille avec des enfants. Ce n'est pas parce que nos morphologies et nos modes de communication sont différents que les animaux sont des sous espèces. Nous vivons sur la même planète et faisons partie d'un tout. Pour moi, nous sommes une seule et grande famille : celle du vivant et en ce sens, nous devons absolument les protéger et a minima, les respecter. J'aimerais que mon livre réveille notre perception des bêtes et les place dans notre univers personnel parmi nos instantanés de vie et nos albums de famille. Je veux être une voix pour ceux qui n'en ont pas, un porte-parole (en images) de la cause animale.

6 – Une espèce qui vous fascine et pourquoi ?

Le lion est l’animal d’Afrique qui me fascine le plus, avec l’éléphant. Il y a d’abord des éléments esthétiques : le lion est un très bel animal, massif et bien proportionné, souple et agile, avec une crinière qui lui couronne le visage et lui donne une majesté et une prestance que n’a aucun autre mammifère. Ensuite, il possède une force qui transparaît magnifiquement en photographie. J'aime chercher à ressentir et, à travers mes clichés, à montrer un peu de son caractère, sa personnalité.

Le lion répond très bien à l’argument qui dit que chaque sujet est unique ; aucun lion ne se ressemble et aucune image d’un même lion n’est pareille. On peut passer des heures avec un même individu et n’avoir jamais la même photo. Le lion offre des possibilités infinies : c’est un régal pour un photographe.

7 – Votre actualité en 2016 ?

L'année va être ponctuée par des voyages en Afrique, bien sûr, et aussi dans le froid car j'ai débuté une série sur la faune des glaces que je présenterai bientôt en galerie. Une version Collector de mon livre "Album De Famille de l'Afrique Sauvage" est sortie au printemps dernier avec mes co-éditeurs teNeues et YellowKorner. C'est une édition numérotée, limitée et signée avec un tirage d'art. Je continue aussi mon implication auprès d'organisation de protection de la faune comme les associations Cheetah For Ever et Wings4Widllife. Je fais de mon mieux pour soutenir, à mon humble niveau, les initiatives terrain et celles, plus générales, qui sensibilisent à la nécessité d'aimer et de respecter nos semblables.