#Guest47 - Jean JOUZEL, Vice-Président du Giec

Le meilleur avenir de l’humanité c’est l’investissement dans la protection de l’environnement et du climat, un développement sobre en carbone étant économiquement viable à long terme. Ce que je dis aux jeunes lors de mes diverses conférences, c’est qu’ils ont le pouvoir de changer le monde et je trouve cela très enthousiasmant !

1 - Sur le grand écran, nous entendrons bientôt parler de la vie de votre ami et glaciologue de renom Claude LORIUS dans le prochain film documentaire de Luc Jacquet La Glace et le Ciel, sortie prévue le 21 octobre.

Racontez-nous comment à partir d’un glaçon dans un whisky est née l’idée d’étudier l’évolution du climat ?

Dans les années 80 avec Claude et d'autres collègues nous avons fait la découverte d’un lien entre la variation climatique dans le passé et les émissions de gaz à effet de serre. En effet ce constat a commencé à partir d’un glaçon de glace polaire.

Cette anecdote s’est déroulée en Antarctique dans les années soixante. Claude et son équipe scientifique prenaient l’apéro et ils se sont servis de glaçons provenant d’une carotte de glace. C’est à cet instant que Claude s’est mis à observer les bulles que dégageaient ces glaçons dans un verre de whisky !

C’est à partir de ce constat que l’idée lui serait venue que ces petites bulles pouvaient retracer l’histoire de la planète, soit l’histoire de la composition de l’atmosphère.  Ce qu’il faut savoir avec les glaces polaires c’est que nous pouvons remonter le temps en suivant les couches de glace accumulées. À partir de ces analyses, nous pouvons ainsi reconstituer le climat et son histoire.

Ces analyses inédites ont été rendues publiques dans les années 80 dans la revue Nature. C’était la première fois que l’on démontrait une forte corrélation entre l’évolution de la température de la planète et la concentration du dioxyde de carbone (CO2) dans l’atmosphère.

Pour ma part j’ai partagé toute cette aventure. À juste titre je n’interviens pas dans le film mais je participe néanmoins à sa promotion. Il a d’ailleurs déjà été présenté en film de clôture au festival de Cannes en mai dernier.

Je trouve cela formidable pour notre communauté qu’un film s’intéresse à notre parcours et aux différentes découvertes qui en ont découlé. Notre souhait commun est bien évidemment de sensibiliser le grand public aux problèmes de la nature, de réchauffement climatique… Il y a aussi le film de Cyril Dion « Demain » qui va sortir à cette même période dans cette même dynamique.

2 - La convention climat va se dérouler en fin d’année dans la capitale parisienne. Les décideurs politiques s’appuient sur vos diagnostics et recommandations dans leurs prises de décisions. Quelle est la place et le rôle du Giec durant ces COP ?

Le fait de montrer le lien entre climat et effet de serre dans le passé a participé à la prise de conscience de cette réalité : le climat est aussi influencé par la composition de l’atmosphère. Ça d’ailleurs été l’un des premiers cris d’alarmes. Dans les années 70 on montrait que si on augmentait l’effet de serre il y aurait des réchauffements importants au cours du XXIème siècle. Aujourd’hui notre discours est toujours le même sauf que l’on nous écoute un peu plus.

Dans les années 80, l’avertissement de la communauté scientifique a été suffisamment clair pour que les gouvernements prennent la décision de mettre en place un groupe de travail. Le Giec a ainsi été crée en 1988 sous l’égide de l’Organisation Météorologique Mondiale (OMM) et le Programme des Nations-Unies pour l’Environnement (PNUE).

Notre mission est de faire un diagnostic sur le rôle potentiel des activités humaines sur le climat sous différents aspects : scientifique, économique, conséquences, etc. Notre travail est de donner aux décideurs politiques les éléments pour qu’ils prennent leurs décisions. Il faut comprendre la notion de dualité entre le Giec et la convention climat.

Le Giec c’est avant tout une expertise que l’on essaie de rendre le plus clair possible. On explore les points sur lesquels les décisions reposent comme les conséquences du réchauffement sur l’environnement, la biodiversité, etc.

Nos diagnostics figurent dans nos rapports, le dernier dont on parle régulièrement dans les médias en guise de référence est sorti à la fin de l’année 2014, c’est notre cinquième publication.

3 - Comment se passe l’élaboration de vos rapports avec tous ces experts mondiaux? Quel est votre lien avec la convention climat ?

La conception d’un rapport s’établit sous la responsabilité du bureau qui compte une trentaine de personne. J’en fais d’ailleurs parti au sein du groupe scientifique.

La première étape consiste à établir une quinzaine de chapitres puis nous sélectionnons les responsables et auteurs principaux de chacun d’entre eux. Il y a en moyenne une quinzaine d’auteurs par chapitre. Nous faisons ensuite appel à des contributeurs et des « reviewer » extérieurs. On identifie en moyenne entre 200/250 auteurs par rapport. C’est cette diversité d’auteurs qui fait selon moi la valeur de nos rapports.

Dans la communauté scientifique, contribuer à l’élaboration de ces rapports est très valorisant, nous avons reçu un millier de candidature pour l’écriture du dernier rapport du groupe scientifique. Les organisations scientifiques poussent d’ailleurs leurs chercheurs à s’y investir.

Pour sélectionner ces nombreux candidats, nous avons plusieurs critères dont celui d’être l’auteur de publications dans le domaine dans lequel la personne candidate. On tient compte également de la répartition géographique et du genre. Nous avons aujourd’hui 25% de femmes qui y participent même si ce n’est pas encore assez.

Nous avons quatre réunions successives espacées de six à huit mois. La première version du rapport est soumise à commentaire, c’est à dire que toutes les personnes qui souhaitent apporter leurs commentaires peuvent le faire et les auteurs sont obligés de répondre en toute transparence. Chaque personne peut y avoir accès sur le web.

Puis les auteurs rédigent un résumé technique qui représente une cinquantaine de page et un résumé pour décideurs qui est proposé à la session d’adoption. C’est l’un des intérêts du rapport du Giec et c’est là que se fait le lien entre le Giec et la convention climat. Les auteurs du rapport rapportent un résumé pour décideurs qui va être approuvé ligne à ligne par les représentants de tous les gouvernements soit par les 195 délégations. Certaines personnes ne sont pas en adéquation avec cette approbation de peur que les politiques prennent la main. Je tiens donc à souligner que le rapport final reste la propriété des scientifiques.  On ne peut pas modifier clairement ce résumé si les données émises ne figurent pas dans le rapport principal.

Ce processus d’adoption selon moi donne une réelle valeur au système. Une fois que ce processus est adopté par les gouvernements, ils ne le remettent pas en question et ce sont ces mêmes représentants du gouvernement ou leurs collègues qui vont aux COP. C’est toute cette étape d’adoption qui permet au Giec de transmettre son diagnostic aux décideurs politiques pour la convention climat.

Cette expertise collective et ce processus de revue c’est le véritable point fort de notre rapport. Le travail du Giec c’est plus qu’une synthèse des connaissances, le rapport émet un véritable diagnostic. Je prendrai l’exemple intéressant de l’élévation du niveau de la mer pour lequel il y a deux écoles.

Il y a l’approche par processus en utilisant des modèles physiques assez élaborés en regardant l’élévation due à l’écoulement de la glace, et la méthode semi-empirique, c’est à dire ceux qui regardent l’élévation du niveau de la mer en fonction de la température dans le passé et qui extrapolent.

Le modèle semi empirique prévoit une élévation au delà du mètre contre 80 cm à la fin du siècle pour ceux qui tiennent compte du processus physique de l’écoulement. L’incertitude principale pour l’élévation du niveau de la mer c’est la contribution des calottes glaciaires, moins celle liée à l’expansion thermique - la dilatation - des océans.

La communauté scientifique accorde plus de crédibilité aux projections liées aux processus physiques qui dans le cas présent sont moins catastrophiques. Il y a beaucoup de discussions actuellement autour de l’idée qu’il faudrait mieux viser comme objectif une stabilisation en dessous de 1,5°C, sous entendant que 2°C est déjà trop dangereux (accord adopté par la convention climat par rapport à l’ère préindustrielle)…

Toutes ces discussions au sein même du Giec m’ont toujours beaucoup passionné. J’aime cette idée de confronter les résultats car cela nous force à approfondir les sujets. Et c’est grâce à ce processus d’adoption par le gouvernement que cela permet à nos rapports de se faire entendre au lieu de rester malheureusement comme beaucoup de rapport dans des tiroirs !

Ce même modèle de diagnostic via l’expertise collective a d’ailleurs inspiré une autre plate forme qui s’est mise en place sur la biodiversité IPBES.

4 - Allons-nous vous voir à la COP21 ?

Le Giec n’a pas vraiment de raison de participer à la COP.

Pour résumer le début de la prise de conscience du dérèglement climatique il faut comprendre comment tout cela s’est mis en place.

Il y a d’un côté la convention climat dans lequel le Giec s’est mis en place en 1988, le sommet de la Terre qui s'est tenu à Rio en 1992qui a marqué la prise de conscience internationale du risque de changement climatique, la première COP, la COP1 qui s’est déroulée en 1995 à Berlin et les premières décisions prises lors du protocole en 1997.

La COP c’est une affaire de négociateurs entre politiques, mais comme beaucoup de délégation parfois elles souhaitent être accompagnées par des experts scientifiques. Pour ma part au retour du Sommet de La Haye (Forum mondial de l’eau), je me suis retrouvé avec Dominique VOYNET lors d’une émission de télévision. Elle avait été critiqué assez vivement autour des puits de carbone car son expertise reposait uniquement sur celles ces ONGs, donc sans aucun appui de scientifiques. Je n’ai rien contre les ONGs et d’ailleurs le RAC (Réseau Action Climat) ont des gens très pointus dont certains scientifiques, ce n’est pas le problème, mais lors de cette émission j’ai voulu insister sur le fait qu’une communauté scientifique existait et qu’elle pouvait être sollicité. Depuis, j’ai toujours été invité dans la délégation française à toutes les COP en tant qu’expert uniquement sans participer aux négociations.

5 - Votre rôle lors de la COP21 ? Qu’allez-vous y faire ?

Nous sommes là pour répondre aux questions des négociateurs.

Je fais partie du comité de pilotage qui est présidé par M. Fabius qui se réunit environ une fois par mois. Ce comité est constitué de personnes des ministères comme Laurence Tubiana, Nicolas Hulot, Annick Girardin, etc. dont, avec  Hervé Le Treut, nous faisons partie en tant que scientifiques.

C’est très intéressant de suivre la préparation d’un tel événement… Je suis chercheur avant tout mais on ne doit pas rester dans notre tour d’ivoire, je pense que lorsque les politiques nous sollicitent, on doit être en mesure de leur répondre et d’interagir, ça me semble faire parti de mon travail. C’est pour cela que j’apprécie également beaucoup ma participation au comité du conseil économique et social.

6 - Qu’avez-vous envie de dire aux climatosceptiques ?

La première étape est d’accepter l’idée que le réchauffement climatique est un problème et qu’il faut faire quelque chose pour lutter contre. L’étape suivante est d’admettre qu’il faut changer complètement de mode de développement, comme celui de construire autour des combustibles fossiles…

Scientifiquement c’est normal que l’on soit remis en cause car l’idée d’accepter la réalité réchauffement climatique devrait entrainer un changement de société. Chacun doit accepter cette importance et comprendre le changement quotidien que chacun doit adopter. Les gens de bonne foi admettent qu’il y a réchauffement, tous les indices sont présents. Les données montrent que les océans retiennent à 93% la chaleur supplémentaire apportée par l’effet de serre, et sa dilatation ainsi que la contribution des glaciers et calottes glaciaires contribuent à l'élévation du niveau de la mer qui est donc un indicateur très clair du réchauffement.

7 - Votre travail consiste à définir le lien entre les activités humaines et le réchauffement climatique. « Ce que l’on vit actuellement est-ce un phénomène d’origine naturel ou est-ce lié aux activités humaines ? » est la question qui revient souvent. Votre réponse ?

La question est tout à fait légitime. Quand on regarde l’histoire de la planète, le climat a toujours changé de façon naturelle. Dans l’attribution de notre dernier rapport, une centaine de pages est consacré à la question de la part du réchauffement climatique liée à l’activité humaine à travers l'augmentation de l’effet de serre. Le réchauffement récent des cinquante dernières années est de 0,7°C ; il s’explique complètement par les activités humaines tandis que ce qui est lié au soleil ou à la variabilité naturelle du climat n’expliquerait en tout état de cause qu’une augmentation de 0,1°C.

Je n’ai rien contre le climato scepticisme mais à un moment il faut regarder les arguments scientifiques qui sont à disposition et ce que nous nous efforçons de faire. Ce que nous faisons aujourd’hui aura des conséquences à la fin du siècle, c’est donc grave si nous n’agissons pas !

Le problème c’est celui des court et long termes. Je peux comprendre ceux qui pensent à leurs problèmes quotidiens en tentant de les résoudre. Notre rôle est de sensibiliser ces mêmes citoyens sur les questions du long terme. C’est une question de vision que chaque être humain doit pouvoir tout de même anticiper, il s’agit de l’avenir de l’humanité ! Les conséquences seront très importantes si rien n’est fait aussi bien en terme d’élévation de la mer, d’extrêmes climatiques, d’acidification des océans, etc. Vivre dans un monde avec 4°C ou 5°C supplémentaires sera très difficile pour les jeunes générations et celles à venir !

Selon moi, la recherche et l’innovation doivent nous apporter des solutions qui soient compétitives avec les énergies dites « propres ». Le succès de la lutte contre le réchauffement climatique passe aussi par toutes ces dimensions sociales, il est impératif de faire toutes ces transitions sans les fragiliser. Je rejoins d’ailleurs les propos de l’américain Joseph STIGLITZ, prix Nobel de l’économie quand il dit que le meilleur avenir de l’humanité c’est l’investissement dans la protection de l’environnement et du climat, un développement sobre en carbone étant économiquement viable à long terme. Ce que je dis aux jeunes lors de mes diverses conférences, c’est qu’ils ont le pouvoir de changer le monde et je trouve cela très enthousiasmant ! Les hommes politiques manquent parfois un peu de vision à long et moyen terme. Il faut de l’inventivité, des passeurs d’information… et c’est en cela que la COP21 est importante, il faut de la visibilité et on espère à chaque fois y gagner en prise de conscience même si d’un autre côté c’est très difficile d’aller de l’avant. Si on veut s’adapter au réchauffement climatique il ne faudra pas dépasser l’objectif des 2°C en acceptant - c'est une condition nécessaire mais non suffisante - de laisser 80% des réserves de combustibles fossiles dans les sols. Au rythme actuel il nous reste vingt ans d’utilisation des combustibles fossiles, et on ne peut voir que contradictions quand  Shell va faire de l’exploration dans le grand Nord…Nous vivons dans un monde à l’envers !

8 - Le fait d’aller forer en Arctique, cela va t il compromettre l’effet Albedo ?

Le problème d’Albedo c’est la fonte des glaces, pas le forage lui-même. Il y a en effet moins de glace qu’au siècle précédent ce qui entraine effectivement un réchauffement plus rapide. Le problème majeur des forages ce sont les risques de pollution dans des endroits vulnérables. C’est aussi symbolique, pourquoi toujours forer dans des endroits si difficiles d’accès alors que le bon sens voudrait que l’on cherche plutôt à développer les renouvelables, l’efficacité énergétique, etc. Il n’y a pas de compatibilité entre l’utilisation des fossiles et la lutte contre le réchauffement climatique !

9 - Les solutions au quotidien pour devenir acteur d’un monde moins polluant?

Je rappelle souvent en France que la moitié des émissions de gaz à effet de serre sont liées entre 45% et 50% aux transports et au domestique (chauffage, appareils électriques, électroménagers). Je pense que c’est important de penser à l’efficacité énergétique dans tout ce que l’on entreprend au quotidien. Dans notre métier il est vrai nous prenons beaucoup l’avion ce qui n’est pas génial au niveau de l’empreinte carbone mais j’y suis sensible. Dans la vie de tous les jours, chacun peut devenir acteur que ce soit dans son milieu professionnel ou sa vie privée. Chacun peut diminuer sa consommation de viande, prendre au maximum les transports en commun ce que j’essaie de faire à Paris, etc.

10 - Quelle est votre actualité dans les prochaines semaines ?

J’ai écrit un commentaire sur l’encyclique du Pape il y a quelques mois. En septembre je serai le parrain de la cinquième édition du Festival Atmosphère avec Marion Cotillard et en octobre nous allons sortir « Quel climat pour demain ? » avec Olivier Nouaillas.