#Guest35 - Anne Friederike Röder, Directrice de ONE France

Il faut inévitablement exercer de l’influence politique pour que les plus démunis se fassent entendre et ainsi faire bouger les lignes de manière structurelle et à long terme!

1 - Aujourd’hui vous dirigez le bureau français de l’ONG internationale ONE qui a pour but de mobiliser des soutiens autour des enjeux du développement, de la lutte contre l'extrême pauvreté et des maladies évitables. Quel a été votre parcours avant de diriger ONE, qu’est-ce qui vous a attiré dans ce mouvement, ce qui vous touche ? En tant que directrice, parlez-nous de votre mission ?

J’ai toujours travaillé dans le développement et la lutte contre l’extrême pauvreté, à différents niveaux et dans différents pays. J’ai passé notamment deux ans en Afrique, basée en Afrique du Sud, mais j’ai parcouru tout le continent dans le cadre d’une mission avec l’Union africaine. Cette expérience m’a permis de me rendre compte que - pour véritablement changer les choses - il ne fallait pas faire l’impasse sur les décisions politiques qui ont un impact sur les pays les plus pauvres. Il faut inévitablement exercer de l’influence politique pour que les plus démunis se fassent entendre et ainsi faire bouger les lignes de manière structurelle et à long terme! Et je parle ici des décisions politiques qui peuvent être prises dans les pays du Nord comme en France, mais aussi dans les pays du Sud bien évidemment. ONE représente ce contre lobby pour les plus pauvres. En tant que directrice du bureau France je m’assure que leurs voix soient entendues dans l’Hexagone via un travail direct avec le gouvernement, la mobilisation citoyenne grâce à nos deux cent cinquante mille membres ou bien via la voix des médias.

2- ONE aujourd’hui c’est plus de six millions de membres dans le monde. Comment expliquez-vous ce succès depuis son lancement en 2004 avec son co-fondateur Bono ? Qu’est ce qui fait la force de vos campagnes selon vous ?

La force de ONE est un mélange unique. C’est tout d’abord une force de frappe internationale avec des bureaux à Paris, Washington, Bruxelles, Londres, Berlin, Johannesburg et à Abuja. Mais c’est aussi une organisation qui sait s’adapter si nécessaire au contexte national comme on l’avait fait avec notre campagne « Comme les Anglais » pour appeler la France à prendre exemple sur le Royaume-Uni en matière de politique de développement.

ONE, c’est aussi une volonté d’influencer les décisions politiques en s’appuyant sur la mobilisation citoyenne, le plaidoyer et l’influence des médias. C’est un mouvement de six millions de personnes, connues et inconnues, du Nord comme du Sud (nous avons plus de deux millions de membres en Afrique) qui  nous « donnent leur voix » parce qu’ils n’acceptent pas que la pauvreté soit une fatalité.

ONE, c’est aussi le jumelage d’objectifs ambitieux - comment vouloir mettre fin à l’extrême pauvreté d’ici à 2030 sans être ambitieux ? - avec un pragmatisme qui nous permet d’avancer les pions au bon moment. Notre contestation est constructive, nous proposons toujours des solutions réalistes.

Enfin on s’appuie sur l’actualité politique et médiatique pour faire passer nos messages au moment opportun comme avant une réunion décisive des ministres des Finances à Bruxelles par exemple, ou lors du sommet du G7 cette année en Allemagne.

Le lancement de notre campagne « cache-ton-cash » par exemple s’est fait à deux jours d’une réunion décisive à Bruxelles et a ciblé Monsieur Moscovici, ministre des Finances de l’époque et celui qui allait représenter la France à cette occasion. Chez ONE on veut avant tout que notre action soit efficace pour les plus pauvres !

3- Vous nous confirmez bien que le nom “One” ne vient pas de la célèbre chanson de son co-fondateur Bono? Expliquez-nous la vraie symbolique du nom « ONE », ça vient surtout de la fameuse locution “L’union fait la force”?

ONE aujourd’hui fait référence au fait que si nous unissons nos forces, tout est possible ! Contrairement à une idée préconçue, le nom de notre organisation ne provient pas de l’une des chansons du groupe U2 dont Bono, le cofondateur de ONE, est membre.

Ce nom est inspiré par la conviction que lorsqu’une voix s’élève et s’unit à d’autres voix – citoyens, activistes, experts, responsables politiques, etc. – elle peut faire la différence et améliorer le monde dans lequel nous vivons. Le nom ONE a également été influencé par notre première campagne menée aux États-Unis en 2004 qui a appelé le gouvernement américain à allouer 1% supplémentaire de son budget à la lutte contre l’extrême pauvreté!

4- Quelles sont vos prochaines campagnes dans le monde et en France? Un passage de Bono dans l’Hexagone prévu pour soutenir ses actions ?

Contrairement aux politiques, on est toujours en pleine campagne, on ne s’arrête jamais !

Cette année 2015 est très importante car les dirigeants du monde vont définir les nouveaux Objectifs de développement durable et les moyens qui seront mis pour mettre fin à l’extrême pauvreté d’ici à 2030.

ONE se mobilise pour s’assurer que les plus démunis, et surtout les femmes et les filles, seront prioritaires dans ce combat, aussi bien au niveau politique que financier. Qu'il s'agisse d'obstacles structurels, sociaux, économiques ou politiques, les femmes et les filles vivant dans les pays les plus pauvres sont particulièrement lésées. Il faut savoir qu’aujourd’hui deux tiers des analphabètes dans le monde sont des femmes et cela n’a pas progressé au cours des vingt dernières années ! Or nous ne pourrons pas mettre fin à l’extrême pauvreté tant que les dirigeants du monde n'agiront pas pour permettre aux femmes et aux filles d'exploiter leur potentiel !

Nous avons donc lancé une campagne internationale pour appeler les dirigeants à agir en priorité pour les femmes et les filles : http://www.one.org/fr/blog/participez-a-la-nouvelle-action-de-one-pour-denoncer-la-pauvretesexiste/

Un rapport a été publié le 8 mars dernier pour démontrer par les chiffres qu’elles sont particulièrement lésées mais surtout à quel point elles sont incontournables pour mettre fin à l’extrême pauvreté : http://www.one.org/fr/rapports/le-rapport-data-2015/

Si toutes les femmes et les filles avaient accès à une éducation secondaire, la mortalité infantile serait réduite de moitié !

Cette campagne est déjà soutenue par plus d’un million de personnes à  travers le monde, dont Beyonce et Malala. Et j’invite vos lecteurs à se rendre sur notre site pour signer la pétition http://www.one.org/fr/agir/la-pauvrete-est-sexiste/

 

Plus récemment début juin nous étions au G7 avec nos jeunes ambassadeurs, nous avons déployé des ballons à l’effigie des chefs d’État, des images qui ont été reprises dans le monde: http://www.one.org/fr/blog/bilan-du-g7-des-engagements-historiques-qui-necessitent-des-financements-adequats/ .

Concernant Bono, il sera en effet bientôt à nouveau en France en tant que chanteur de U2!

5- Votre vision idéale du monde de demain en tant que représentante d’une ONG humanitaire mondiale ?

C’est la vision d’un monde dans lequel être né d’un côté ou de l’autre de la rive méditerranéenne ne fera plus de différence et dans lequel tout le monde pourra bénéficier de ses droits humains, politiques et sociaux. J’ai vécu en Afrique du Sud et bien évidemment je suis très marquée par cette expérience : qui aurait cru que l’apartheid prendrait fin, que Nelson Mandela serait libéré un jour, que le pays entamerait un trajet certes difficile vers la démocratie et la réconciliation ? N’oublions pas que tout est possible !

6- Une rencontre bouleversante ?

Je n’oublierai jamais la rencontre avec des femmes travaillant sur un marché dans la ville de Wenchi au Ghana. Elles ne parlaient pas l’anglais, elles étaient analphabètes, pour certaines très veilles et toutes très pauvres en revanche elles savaient comment se faire entendre ! La municipalité avait fait des travaux sur la place du marché qui n’étaient pas adapté à leurs besoins et pourtant elles étaient les premières utilisatrices du marché. À défaut de se faire recevoir par le maire, elles ont écrit une lettre ouverte et arrêté de payer leurs prélèvements pour leurs stands. Je suis aussi allée voir le représentant de la municipalité qui avait son bureau de l’autre côté du marché. Je peux vous dire qu’il avait bien compris qu’il était en train de perdre la bataille !

Cette expérience m’a apprise qu’il est toujours possible de se faire entendre…

7- Vos attentes pour la COP21?

Mon souhait est que l’on n’oublie pas les besoins des pays les plus pauvres qui doivent déjà faire face aux conséquences du changement climatique et qui ont besoin d’aide financière et technique pour pouvoir s’adapter. On parle trop des pays émergents et des moyens nécessaires pour l’atténuation afin de boucler un accord à tout prix. Mais on ne peut pas plus longtemps ignorer les pays les plus pauvres qui pèsent également dans cette négociation onusienne !

8- Un mot sur l’initiative de ce blog ?

C’est une belle preuve que tout le monde peut contribuer au changement !