#Guest23 - Stéphanie RIVOAL, Présidente d'Action Contre La Faim France

J’ai bien évidemment été touché par les rencontres avec les mères, les enfants même si notre connexion s’est faite par le touché, le regard, le sourire, les rires et les photos… On n’a pas besoin de partager la même langue pour faire des rencontres bouleversantes!

1 - Vous passez une décennie dans la banque d'affaires à Londres, puis en 2003 vous lâchez tout et vous vous dirigez dans l’humanitaire! Pourquoi ce virage à 180°, quel a été le déclic ?

On ne peut pas parler de déclic à proprement parler, je ne me suis pas levée un matin en me disant qu’il fallait que je change absolument de vie. C’est plutôt un cheminement sans que je m’en rende vraiment compte et puis une réalisation en 2003. Le cheminement était que la banque d’affaire était une suite logique de mes études, de ma carrière. Mais un évènement inattendu est arrivé: j’ai été licencié de mon premier emploi dans ce domaine qui m’a permis de repenser mes objectifs, c'était un moment important de ma vie, celui de se poser les bonnes questions: pourquoi je faisais ce métier? En y réfléchissant en 1995, je me suis dit que je resterai dans ce secteur pendant dix ans et qu’ensuite j’aurai une autre vie dans une industrie différente, puis une autre, etc. J’avais un peu oublié cette promesse à moi-même huit ans plus tard, mais il se trouve que quasiment au dixième anniversaire de mon entrée dans la banque d’affaire, des évènements se sont enchaînés, une maladie dans ma famille, un divorce et professionnellement j’étais sur un segment moins porteur…

Toute cette succession d’événements a créé chez moi une grosse angoisse. Je suis partie alors me ressourcer en Thaïlande en méditant. Il s’avère que c’est la méditation qui m’a aidé à traverser ce moment de ma vie. Et je me suis rendue compte que tout ce qui venait de m’arriver était simplement des signaux me montrant qu’il fallait que je tourne la page et que je passe à autre chose.

Je suis revenue de ce voyage zen et apaisée, et je savais que ma décision était prise et qu’il fallait que je change de vie. Je ne savais pas encore très bien dans quelle voie j’allais aller mais ce qui était sur c’est que j’allais mettre mon énergie ailleurs !

Je suis partie en très bons termes de ma dernière banque d’affaire et j’ai postulé dans une école de photo tout en gardant un œil sur les ONGs humanitaires pour un éventuel départ en mission.

2 - Quelle est votre mission et les actions que vous mettez en place en tant que présidente d’Action La Faim depuis?

Action Contre La faim est une ONG assez ancienne qui a trente cinq ans, qui a suivi le mouvement « sans-frontièriste » un petit peu en décalé. Elle a un mandat spécifique puisque les autres ONGs ont un mandat plus large et celui d’ACF est de lutter contre la faim dans le monde.

On est présent dans quarante sept pays avec un réseau international et on agit auprès de sept millions de bénéficiaires. La France gère environ cent millions d’euros et le réseau international environ entre deux cent cinquante et trois cent millions d’euros. ACF est une ONG de taille importante au niveau national et un peu moins au niveau international mais nous avons une bonne renommée. Nous menons des actions auprès des plus vulnérables dont particulièrement les enfants et leurs mères via des actions de traitement d’enfants qui sont gravement atteints de la faim et le suivi de leur maman. Nous lançons aussi des actions de prévention pour ces familles et leurs habitations afin qu’elles ne tombent pas dans la précarité alimentaire. Ce sont cette fois donc des programmes sur l’agriculture, l’accès à la nourriture sur les marchés de l’économie, de l’accès à l’eau potable et nous pilotons également des actions de plaidoyer pour que les causes profondes de la faim soient réglées dans les pays.

Je suis au conseil d’administration depuis 2007. J’ai commencé en tant que trésorière, vice-présidente, puis présidente. Mon ambition, c’est premièrement d’élargir notre action sur les causes profondes de la faim afin de se ré-attaquer à ce segment complexe, de toucher de plus en plus de bénéficiaires bien évidemment mais d’une manière beaucoup plus intégrée, plus proche des populations en ayant une attitude de co-construction des programmes, avec un partage de décisions. Ce n’est d’ailleurs absolument pas naturel pour des occidentaux de co-construire. On consulte et on discute beaucoup avec les populations mais l’étape d’après est plus difficile à passer, puisqu’il s’agit de leur donner la main. In fine c’est leur pays, leur société civile, leur territoire et je ne peux pas en tant que représentante d’une ONG occidentale avoir les réponses à leurs questions. Je pense que c’est quelque chose qui se fait ensemble, et le modèle occidental appliqué dans ces pays n’est pas forcément la meilleure chose à faire. On ne détient pas toujours la vérité et tout n’est pas transposable.

C’est vraiment cette étape culturelle, ce changement disruptif, cette manière d’envisager l’humanitaire que je m’engage à promouvoir au sein d’Action Contre La Faim!

3 - Le monde connecté selon vous est-il une avancée pour l’humanité ? Quel constat en faites-vous dans votre domaine ?

J’arrête de parler progrès en ce qui me concerne car je pense que c’est un jugement moral de dire que c’était mieux avant ou après. Je trouve que c’est pour le coup une notion occidentale. Je pense qu’il y a des évolutions et changements. Ce qui est certain c’est que le monde connecté est une évolution nette. Ce que je crains le plus c’est la déshumanisation. Il permet de rapprocher et d’éloigner les gens tout autant. C’est un moyen qu’il faut intégrer dans notre mode de vie.

Je pense qu’il a des côtés vraiment très bons en particulier de lien entre les gens, de lien social entre les sociétés civiles d’un pays mais aussi à l’international car il gomme les frontières et les barrières entre les gens. Maintenant, il faut garder à l’esprit que ça ne suffit pas, que les relations humaines, les rencontres physiques sont aussi importantes et que l’on ne peut pas les remplacer. C’est ma crainte. Il y a le monde virtuel et réel, ce n'est pas la même chose!

Dans mon domaine, cela permet beaucoup de choses. C’est notamment une révolution pour les expatriés car ils sont maintenant loin et en même temps très près. On communique instantanément, on peut les suivre via leurs blogs, photos, vidéos… On partage donc beaucoup, ce qui nous rapproche malgré la distance. Ces modes de communication nous rassemblent dans une grande famille, c’est donc fabuleux de ce point de vue là. Cela va permettre je pense de faire des consultations citoyennes très larges… C’est donc bien évidement un outil extrêmement puissant mais attention de ne pas se noyer dans celui-ci.

Moi je suis photographe, et entre moi et la personne que je photographie il y a mon appareil, et il me semble qu’Internet peut avoir ce même travers, c’est à dire qu’entre moi et la personne il y a mon clavier et mon écran, et finalement je me cache derrière eux comme je peux me cacher derrière mon objectif. Je pense qu’il est important d’être conscient de ça et oser rencontrer véritablement, physiquement les gens au delà des rencontres virtuelles.

4 - Depuis que vous travaillez dans l’univers de l’humanitaire, avez-vous pu constater un net changement de notre environnement sur le terrain vous qui allez dans des zones reculées ? Quelles décisions aimeriez vous à l’issue de la COP21 et êtes-vous une citoyenne engagée sur le plan environnemental?

Avant on prenait assez peu en compte les thématiques environnementales dans le travail humanitaire surtout d’urgence. Par exemple, il y a dix ans lorsque j’étais en mission au Soudan, la gestion des déchets dans les camps n’était pas forcément pensé en amont et on s’est retrouvé quelques temps après parmi des décharges de papiers plastiques, une véritable pollution environnementale complètement désastreuse! C'était le résultat de nos distributions de nourriture dans les sachets plastiques non biodégradables. Il n’y avait pas de conscience sur ce plan là, notre objectif premier étant l’humain, sauver des vies.

Les camps ont pu engendrer également des problèmes de déforestation en allant couper du bois dans les alentours pour assurer la survie des populations… Cet aspect là non plus n’était pas intégré au départ.

Aujourd’hui, il est vrai, on intègre dès le début la dimension environnementale! Elle n’est que la composante d’un tout, elle ne va pas devenir notre focus premier, le nôtre étant de sauver les humains en premier. En revanche, elle n’est pas absente! Cette dimension arrive assez vite dans les préoccupations sur les lieux d’installation des personnes en gardant à l’esprit une pérennité environnementale en limitant les impacts sur les nappes phréatiques, le bois, les ressources naturelles, et la pollution. Donc, en effet, cette prise de conscience a marqué l’esprit humanitaire et c’est une véritable avancée dans son développement.

Au sujet de la COP21, j’en attends énormément. En tant que simple citoyenne, j’espère voir l’arrivée de mesures concrètes. Le problème avec ces réunions internationales c’est qu’il y a énormément de sujets levés et de promesses faites avec au final peu d’engagements fermes. J’espère donc que cette fois-ci on ira au delà des mots et on passera concrètement à l’action !

Néanmoins quand on regarde les occidentaux, au sens large, on a pollué allègrement pendant des décennies pour se développer. Aujourd'hui largement développé, on fait partie des pays les plus riches du monde et là on demande à des pays ou continents comme l’Afrique, la Chine, le Brésil ou encore l’Inde de freiner leur développement en faisant des efforts pour la planète. Je trouve qu’on est quand même face à une énorme hypocrisie du style « Faites ce que je dis et ne faites pas ce que j'ai fait! ».

Les prises de décisions doivent tenir compte de ça, et je pense que les pays occidentaux doivent payer plus car on s’est développé au prix de la planète. Donc que l’on paye plus ne me semble pas du tout aberrant à vrai dire.

La prise de conscience globale c’est que nous allons droit dans le mur et que les efforts doivent être fournis. Les mea culpa ne sont pas forcément à éviter. On sait bien depuis longtemps que nous polluons via nos pratiques industrielles en particulier, on le savait. Les haut dirigeants de ce monde, je l’espère ne l’ignoraient pas, ce qui ne les a pas empêché de faire des choix que nous sommes aujourd’hui contraints de réparer. Avançons tout en essayant de partir sur une base équilibrée de rapports avec ce que l’on demande aux chinois, aux africains, aux brésiliens ou aux indiens.

Je suis une citoyenne concernée par l’environnement mais pas engagée. Je le suis certainement plus dans les thématiques liées au social et à l’humain plutôt qu’à l’environnement. Maintenant cela fait partie d’un tout. On ne pourra vivre sur une planète morte, donc elle fait bien évidemment partie de mes préoccupations!

5 - Une rencontre bouleversante ?

C’est sûr que la première fois que l’on va sur le terrain en tant qu’humanitaire sans être dans une posture de visite ou de touriste et que l’on est vraiment dans l’action en allant dans des endroits assez spécifiques, où il y a des vulnérabilités que l’on ne voit pas dans la rue tous les jours, la première fois, en effet, on a un choc énorme !

Ce fut mon cas quand je suis arrivée pour ma première mission au Darfour en 2005 en tant que coordinateur des programmes du nord Darfour pour Action Contre La Faim dans le camp Abu Shok, je n’en ai pas cru mes yeux...  On a vraiment du mal à croire ce que l’on voit. C’est la même chose que l’on pouvait voir dans les journaux ou dans les journaux télévisés, sauf qu’en réalité, c’est une toute autre dimension ! Mes premiers pas dans ce camp m’ont vraiment bouleversé, et en plus de voir les enfants… Il y a avait des milliers de bénéficiaires, on faisait des distributions alimentaires sur des camps de quatre-vingt mille personnes.

Ce qui est frappant, c’est quand on est dedans, ce n’est pas une mise en scène, ces tentes sont de véritables habitations pour des êtres humains… Ça c’est en effet assez bouleversant.

J’ai bien évidemment été touché par les rencontres avec les mères, les enfants même si notre connexion s’est faite par le touché, le regard, le sourire, les rires et les photos… On n’a pas besoin de partager la même langue pour faire des rencontres bouleversantes!

Je me souviens d’un moment quand je sortais du centre nutritionnel du camp, il y avait une tente dans laquelle nous mettions des personnes qui avaient des pathologies supplémentaires potentiellement contagieuses.  Il y avait une dame d’un certain âge qui m’explique que je dois la suivre. Je rentre alors dans cette tente dans laquelle il y avait une dame, sa fille, allongée seule qui n’était pas en très grande forme. Cette première dame sort de la tente et je reste alors au chevet de cette jeune femme. N’étant pas médecin, je ne pouvais faire grand chose si ce n’est lui tenir la main et être présente pour elle quelques minutes. Un moment spécial durant lequel je n’étais pas dans l’action ce qui m’a permis de me poser et de faire le point sur les raisons de ma venue dans ces camps, des gens qui m’entouraient… C’est malgré tout un moment où je me suis retrouvée et qui m’a donné du sens sur les actions que je menais,  un souvenir assez vif dans mon esprit…

6 – Un mot sur l’initiative de ce blog ?

Ton blog va complètement avec ce que j’essaye de faire à tous les niveaux de ma vie, c’est à dire l’humanisation, raconter des histoires de vraies personnes qui peuvent avoir des histoires inspirantes, dérangeantes ou bouleversantes… C’est en lisant l’histoire de véritables personnes que l’on peut se poser des questions. Je pense que c’est super de faire portraits comme tu le fais, c’est d’ailleurs ce que je fais en photo, alors je ne peux que trouver ça excellent!