#Guest12 - Naziha MESTAOUI, Fondatrice du projet One Heart One Tree

Réconcilier ces extrêmes, donner envie à chacun de faire partie des solutions et de prendre part aux enjeux climatiques de façon positive par le biais des nouvelles technologies pour nous reconnecter au vivant. Nous devons retrouver une forme d’équilibre et d’horizontalité afin de redonner du sens à notre société où que l’on soit !

NEWS : Naziha participe actuellement au lancement de la plateforme américaine de financement participatif Kickstarter!

1/ Naziha, vous êtes une artiste belgo-tunisienne reconnue mondialement puisque vous avez exposé au MOMA à NYC, au Centre Georges POMPIDOU à Paris, au Musée de la photographie à Tokyo, etc. Vous êtes une pionnière dans l’art digital en inventant notamment du videomapping, vous pouvez nous en dire plus sur ce dernier aspect et d’où vous est venu cet attrait le pour monde digital?

Depuis ma plus tendre enfance j’ai une attirance pour les sciences et les technologies car d’une certaine façon elles symbolisent l’avenir de la société et ce qui m’a toujours intéressé c’est d’imaginer l’avenir vers lequel nous allons mais aussi de le créer.

Donc dans mon travail depuis le début à travers l’architecture car je suis formée en architecture et en urbanisme, puis surtout à travers l’art, est de créer des sortes d’utopies que l’on puisse expérimenter et vivre afin d’ouvrir le champs des possibles.

À partir du moment où l’on rend possible un futur théorique, on peut projeter plus facilement et concrètement la représentation de notre avenir. L’idée c’est de le rendre de plus en plus concret et surtout de donner à chacun l’opportunité d’imaginer l’avenir vers lequel on va.

Le vidéomapping consiste à faire fusionner d’une certaine façon la matière et la lumière, l’espace et l’image. Depuis 2003, notamment au sein d’Electronic Shadow je créée des œuvres qui mélangent justement la dimension purement matérielle, l’espace physique et l’image à travers la fiction, la narration qui vient habiller précisément un volume comme un espace (un sol, des murs, différents éléments de mobiliers qui sont tous blancs, etc.) et qui vont par l’image commencer à prendre vie, à s’animer, à se métamorphoser et donc devenir vivant ! Je travaille aussi sur des bâtiments entiers, des façades qui par l’image s’animent et prennent ainsi vie ! Le principe de mes créations c’est vraiment la fusion entre l’espace et l’image.

Pour avoir autant d’imagination, quelles sont tes sources d’inspirations ?

Elles sont multiples ! L’inspiration peut me venir d’un élément de la nature, d’un paysage, d’une lecture… Mais il est vrai que ce sont les sciences qui prennent une part prépondérante dans mes sources d’inspiration ! Elles sont omniprésentes chez moi. Ce qui m’intéresse c’est faire ce pont entre une dimension rationnelle et la poésie, les émotions et la nature. Cela fait d’ailleurs trois ans que je passe environ un mois chaque année dans les tribus en Amazonie au cœur de ces populations en immersion totale avec ces cultures qui vivent dans des réalités qui sont radicalement aux antipodes des nôtres. Ils vivent dans une réalité dans laquelle ils sont complètement inclus, en harmonie totale avec leur environnement. Ils ne font qu’un avec la nature...

Mon leitmotiv ce sont ces rencontres immersives dans d’autres réalités, c’est mon intention d’exploser les limites de nos systèmes de croyances, ces limites que l’on se définit soi-même la majeure partie du temps.

J’aime ouvrir ce schéma, la découverte, l’apprentissage, l’inconnu m’anime constamment et c’est ça qui me fait vibrer !

2/ Avec votre projet One Heart One Tree vous allez transformer Paris en forêt digitale grâce à une application mobile à l’occasion de la COP21 qui se tiendra à Paris du 30 novembre au 11 décembre prochain. D’où vous est venue cette idée et expliquer nous ce fonctionnement ?

L’idée de ce projet vient directement d’Amazonie en particulier de mes séjours auprès de peuples Huni Kuin et Ashaninka.

La première chose qui m’a touché c’est leur conscience de faire parti intégrante de leur environnement. Pour eux un arbre représente un être vivant avec lequel ils sont capables d’échanger, de communiquer et ne représente pas un simple morceau de bois ou de la compensation carbone comme nous nous pourrons le voir. Certains arbres sont pour eux une véritable bibliothèque dans laquelle ils vont chercher des informations. Leur apprentissage passe par leur connexion avec la nature que les environne. Ils ont un lien très fort avec la nature, un lien que nous n’avons malheureusement pas assez parfois.

C’est leur façon de communier avec la nature qui m’a donné envie de travailler sur une œuvre d’art qui permette à chacun de se reconnecter à la nature.

J’ai ainsi créée One Heart One Tree - http://www.seedoflight.fr - qui est une œuvre monumentale qui va être lancée lors de la COP21 à Paris. Cette oeuvre monumentale sera projetée sur la Tour EIFFEL, l’Arc De Triomphe ainsi que sur la façade de la Gare du Nord. Elle permettra à chaque personne avec le battement de son cœur grâce à une application mobile gratuite de faire pousser un arbre virtuel sur ces monuments au rythme de leurs propres battements de cœur. Chaque arbre virtuel associé à son nom sur les monuments va ensuite être réellement planter dans un projet de reforestation.

Il y a 30 projets/zones de reforestation dans le monde qui sont prêts pour ce sommet mondial !

Ces projets sont répartis sur les 5 continents (Asie, Afrique, Brésil – Amazonie, Pérou, Chili, etc.) et chacun pourra ensuite suivre son arbre réel planté pendant 3 ans.

Tous ces 30 projets seront encadrés par toute une série d’opérateurs différents spécialisés (ONG, associations, etc.).

Chaque propriétaire d’arbre recevra tous les six mois une photo de la zone dans laquelle sont arbre est planté. Par exemple il pourra être planté dans des systèmes agro-forestiers (intégrer des arbres dans des cultures). Dans ce cas nous travaillons directement avec des paysans qui avaient pour habitude de simplement travailler dans la monoculture. Maintenant, grâce au déploiement des systèmes agro-forestiers, ils commencent à intégrer d’autres espèces, à recréer de la biodiversité, des engrais naturels, etc.

C’est aussi tout un changement de mentalité au niveau des agriculteurs notamment qui accompagne ce projet environnemental. Il permet ainsi de faire évoluer les choses sur le terrain.

Il y a aussi des projets de plantations pour la régénération de forêts avec des espèces natives à chaque fois ainsi que des projets sociaux associés.

Chaque projet sera bien expliqué via une fiche technique avec l’historique de chacun afin de bien s’identifier à son arbre. L’idée c’est aussi de s’informer sur les conséquences environnementales multiples que ces actions vont engendrer. Ramener de l’eau dans les nappes phréatiques grâce aux racines, assainir l’air, refroidir potentiellement le climat, créer des zones d’habitat pour la biodiversité, etc. Il y aura toute une série de bénéfices associée à la simple plantation d’arbres qui seront durables et seront de véritables solutions pour le climat !

L’arbre en tant que tel est identifié par le GIEC (Groupe d’Expert Intergouvernemental sur l’Évolution du Climat) - https://www.ipcc.ch/home_languages_main_french.shtml - comme un élément qui permet de stocker le carbone !

L’idée c’est vraiment que l’immatériel et l’éphémère redeviennent matériel et durable sur le long terme. L’intérêt c’est travailler sur cette idée de court et long terme.

Le but est qu’un final notre implication dans le « cyber-espace » redevienne quelque chose de concret, de réel et de durable sur le très long terme. Ce sont vraiment toutes ces oppositions qui fusionnent dans un seul et même projet avec cette envie de permettre à chacun de prendre conscience que le monde de demain c’est nous qui le créons, que nous sommes bien plus libre que ce que l’on imagine et que les marges de manœuvres sont énormes. On n’est pas dans une opposition avec d’un côté une technologie qui nous emmènerait de façon inévitable vers une déconnexion de la nature, etc. et d’un autre côté un retour vers la nature qui nierait tous nos apprentissages, notre développement, tout ce qu’on a associé à l’idée de progrès… Au contraire, les choses peuvent fusionner complètement avec la technologie et c’est elle qui peut nous reconnecter au vivant ! C’est une des thématiques du projet : réconcilier ces extrêmes, donner envie à chacun de faire partie des solutions et de prendre part aux enjeux climatiques de façon positive par le biais des nouvelles technologies pour nous reconnecter au vivant, aux valeurs que l’on peut associer aujourd’hui à des sociétés ancestrales. C’est presque cette idée de « futur ancestrale », de vision cyclique et circulaire plutôt qu’une vision pyramidale avec l’idée d’un progrès vertical qui irait crescendo alors qu’en réalité nous le savons bien par rapport à cette logique de croissance que nous sommes en contradiction avec la réalité des faits. Nous devons retrouver une forme d’équilibre et d’horizontalité afin de redonner du sens à notre société où que l’on soit !

 3/ Quels sont vos prochains projets ?

Il y en a beaucoup ! Fin mai/début juin je serai à Roland Garros avec une installation similaire qui combine la plantation virtuelle et réelle.

J’ai aussi un projet « Sounds of Light » en collaboration avec les indiens d’Amazonie que j’ai présenté pour la première fois l’année dernière pendant la Biennale d’art contemporain à Sao Paolo dans le cadre de l’exposition Feito por Brasileiros et que je vais d’ailleurs poursuivre cet été au Brésil: https://vimeo.com/101457834

C’est une installation qui allie toujours ce croisement entre la technologie, les sciences et les sociétés ancestrales dans laquelle l’idée est de donner à voir l’invisible. Pour ce faire, je travaille avec des chamanes sur les chants sacrés. J’ai mis en place un système permettant de rendre visibles les vibrations générées par le chant. D’abord de manière technologique, dans l’eau à travers les vibrations sonores qui créent des vagues à sa surface et par les ondes cérébrales analysées sur le chamane durant le chant, permettant de rendre visibles sous formes de changements de couleurs les émotions du chamane. Ensuite, les Indiens, à travers leur peinture et la figuration ont aussi donné à voir cet invisible et le monde déployé par ces chants sacrés.

Qu’on le veuille ou non chaque son interfère avec notre perception, chaque présence d’une personne avec son énergie, son état d’âme ou son humeur nous impact malgré nous, etc.

L’idée est de se reconnecter à cette capacité à percevoir dans l’invisible ce qui interfère avec nous pour nous redonner envie de nous reconnecter à nos sens…

4/ Le monde connecté est-il une avancée pour l’humanité et quel constat en faites-vous dans votre domaine ?

Je pense que le monde connecté est une chance énorme aujourd’hui car elle permet d’accompagner le changement de notre société, d’une société de l’individu centrée sur son existence unique à une société complètement interconnectée dans laquelle on va renouer les liens avec soi-même puis avec les autres et l’ensemble de notre environnement.

Ces technologies de la connexion nous permettent in fine d’accélérer cette mise en réseau en espérant que ce soit fait évidemment avec le plus de conscience et de bienveillance possible. C’est donc à nous de l’utiliser à bon escient en faisant en sorte qu’il serve à  l’amélioration et à l’harmonisation de notre monde!

 5/ Une rencontre bouleversante?

Iban de la tribu Huni Kuin, un indien d’Amazonie que j’ai rencontré il y a 4 ans par hasard en Amazonie. Notre rencontre fut assez atypique, je me suis assise sur lui sans le voir !

Le premier jour de mon arrivée dans la forêt amazonienne, j’avais installé mon hamac dans une petite cabane dans laquelle je dormais. J’avais posé mon sac dans mon hamac. Je suis partie ensuite me baigner dans la rivière et quand je suis revenue je pensais m’allonger dans mon hamac mais je me suis trompée de hamac ! Je m’étais assise dans un hamac de même couleur que le mien mais à la place de mon sac il y avait Iban !

Après notre étonnement mutuel, il s’est mis à chanter pendant 20 minutes. C’est comme ça que j’ai fait la connaissance du chamane de la tribu HUNI KUIN qui est devenu un très bon ami. Il a d’ailleurs été une sorte de guide lors de ce premier voyage en Amazonie en 2011. Je me souviens très bien lors de ce premier voyage qu’il m’avait dit j’allais vite revenir. Dévorée par les moustiques et autres bestioles inimaginables, sans eau, toilettes, lit et des repas constitués principalement de bananes et manioc pendant un mois, j’étais assez sceptique au début ! Ce voyage fut aussi extraordinaire qu’éprouvant pour une première fois.

Trois mois plus tard, Iban a été invité à la fondation Cartier, c’était son premier voyage hors de son pays natal. Je l’ai su via un message Facebook dans lequel il me disait qu’il venait à Paris pour exposer à la fondation !  (Il se connecte une fois par mois à Internet dans un centre communautaire dans une petite ville à quelques jours de pirogue de son village).

C’est là qu’il m’a raconté son travail artistique de dessins de leurs chants sacrés qu’il avait déjà commencé trois mois avant notre rencontre avec les jeunes de sa tribu.

C’est donc à des milliers de kilomètres de chez lui à Paris donc, que je découvre son travail à la fondation Cartier ! je lui ai alors montré mon travail, et c’est à ce moment là que nous avons décidé de collaborer ensemble sur nos intérêts artistiques communs via nos visions opposés, c’est ça qui rend notre association enrichissante et intéressante je trouve.

En Juin 2012 j’ai alors été invité à Rio+20* dans lequel j’ai présenté One Beat One Tree : https://vimeo.com/108783779 - c’était l’occasion de retourner dans sa tribu afin de travailler ensemble cette fois six mois après notre rencontre de nouveau pendant un moi.

C’est comme ça que je me retrouve chaque année depuis 4ans a partir vivre et donc travailler un mois dans sa tribu !

C’est un plaisir de travailler avec lui, c’est vraiment un sage. Son travail, sa mission c’est de transmettre sa culture qu’il a réussit à préserver via ses ancêtres. Aujourd’hui sa mission est de la transmettre aux jeunes générations et de faire en sorte que chacun puisse se l’approprier et la préserver mais aussi de la réinventer !

*Rio+20 : http://www.un.org/fr/sustainablefuture/about.shtml

Qu’est ce qui t’a motivé de partir en Amazonie toute seule ?

Ma passion pour la physique quantique ! Cette envie de voir de l’intérieur une société qui vit dans une réalité quantique, de rentrer dans leur monde pour mieux la comprendre et par la suite me permettre de la retranscrire via mes créations chez nous de manière plus fluide qui m’a amené à voyager au Brésil.

6/ Un mot sur ce blog ?

Je suis ravie de participer à ton blog et je te souhaite plein de magnifiques rencontres, de belles conséquences et concrétisations à toutes les échelles !