#Guest14 - Indrajit BANERJEE, Directeur de la Division de la société de l'information de l'UNESCO.

Chaque innovation doit être créée avec une certaine raison pour répondre à certains besoins. La technologie peut avoir un effet plus impactant que l’on avait prévu!

1 - Indrajit, vous êtes un expert spécialisé dans l'impact social des technologies de l'information et de la communication et depuis 2010 vous siégez en qualité de Directeur de la Division de la Société de l'Information de l'UNESCO. Quelles sont vos missions au sein de L'Organisation des Nations unies pour l'Education, la Science et la Culture?

Notre mission est très simple et claire. Je ne suis pas le directeur de la division de la société et de l’information mais de la division de la société des savoirs. C’est une grande distinction car au Sommet Mondial de la Société de l’Information qui s’est tenu à Genève en 2003 et à Tunis en 2005, l’Unesco avait proposé une toute nouvelle perspective c’est à dire de ne pas penser d’une société de l’information mais plutôt d’une société de savoir.

Dans cette division dans laquelle je suis, nous œuvrons essentiellement à la promotion de l’accès à l’information, au savoir et à la préservation de l’information.

Nous faisons la promotion de l’accès à l’information par le développement des capacités et non par l’accès en termes de connectivité. Quand on parle de connectivité ça veut tout et rien dire à la fois. Quand on dit que 3 milliards de personnes sont connectés au réseau Internet ça ne veut pas dire grand chose si ce n’est le fait que les gens sont connectés par un câble.

Le plus important c’est de savoir à quoi sert cette utilisation, de savoir pourquoi les gens l’utilisent et est-ce que les personnes les plus démunies ont un accès à Internet pour répondre à des besoins cruciaux et vitaux.

Notre zone de travail est mondiale. Notre action en termes de préservation de l’héritage documentaire et des monuments historiques est totale. Elle est bien évidemment plus soutenue quand il y a des urgences. Dernièrement nous avons travaillé avec des musées historiques ainsi qu’à la restauration notamment de leurs documents qui ont été détruit.

En définitif, nous nous occupons de l’accès à l’information et au savoir et à la préservation des données de l’héritage documentaire. Ce sont les grands axes de notre travail au quotidien.

2 - Vous êtes aussi l’auteur d’une dizaine d’ouvrages. Quels sont les messages que vous voulez faire passer, pourquoi ?

Ces ouvrages étaient tous différents les uns des autres mais le message commun était d’essayer de comprendre l’intérêt de la technologie, son impact sur notre société, à quel niveau nous influence t-elle, et pour quelles raisons nous l’utilisons.

Selon moi nous avons fait une très grande erreur dans le passé. On est arrivé à des conclusions sur l’impact de l’Internet, des mobiles et d’autres technologies de l’information et communication, en l’isolant  comme un facteur indépendant. Je crois qu’il faut voir les innovations technologiques tout d’abord comme un produit d’un effort humain, d’une politique qui ne soit pas accidentelle pour l’homme et son environnement. Chaque innovation doit être créée avec une certaine raison pour répondre à certains besoins. La technologie peut avoir un effet plus impactant que l’on avait prévu.

L’idée première que j’ai voulu retranscrire dans mes ouvrages à propos du rôle de l’Internet sur la démocratie, la gouvernance, son impact social, etc. c’était de voir comment cette technologie pouvait jouer un rôle en sachant que c’est l’homme qui l’a inventé. La plupart des gens continuent de croire que ce sont les technologies qui ont un impact et pas les facteurs humains, les capacités et motivations humaines, les politiques… C’est ça qui est important à retenir dans cet âge de l’Internet, ce sont les hommes, nous sommes à l’origine de toute cette nouvelle technologie !

3 - En tant qu’expert de la communication de renommée mondiale, pensez-vous que le monde connecté soit une avancée pour l’humanité, quelles en sont les limites, voyez-vous un danger sur les populations ?

Je crois que le monde connecté d’un certain point de vue c’est qu’en effet plus il y a de connectivité plus il y a de potentiel en termes d’accès à l’information et au savoir, c’est péremptoire. Néanmoins tout va dépendre de l’utilité de celle-ci.

L’Internet sert malheureusement aujourd’hui aussi à recruter de plus en plus de terroristes, il permet d’avoir une influence sur la pensée des jeunes, etc.

La vigilance qu’il faut avoir à propos d’Internet c’est sur les motivations et les usages des hommes vis à vis de cette connectivité. C’est ça qui est fondamental, c’est là toute la subtilité de la technologie, à quoi sert-elle précisément ?

La conclusion importante à retenir aujourd’hui c’est que l’on ne parlera plus de connectivité mais plutôt de capacité.

Les gens sont aussi bien capables de créer des sites web pour promouvoir l’amour que pour recruter des terroristes. Tout est une question de capacité et d’intentions derrière les hommes.

4 - Quel est votre point de vue sur le réchauffement climatique et les décisions à prendre à l’issue de la COP21 selon vous ?

Je ne suis pas un spécialiste du changement climatique mais il me paraît évident qu’il faut un consensus sur ces faits qui sont de plus en plus indéniables. Le changement climatique a un impact très néfaste sur plus ou moins toutes les dimensions de notre vie. On voit comment les températures changent, qu’il y a une accélération de catastrophes naturelles, etc. C’est une évidence absolue et je crois que le panel des Nations-Unis sur le changement climatique l’a très bien établi et à mon avis ce qui manque c’est la volonté politique. On peut pointer du doigt la Chine, l’Inde et d’autres pays parce qu’ils doivent réduire leur pollution, leur empreinte carbone, etc. Mais la pollution existe déjà depuis des décennies, tout le monde en avait conscience. À mon grand regret le problème principal c’est qu’on est face à ces problèmes d’une importance cruciale pour notre planète et que l’on est toujours trop réactif a posteriori ! On n’anticipe jamais même quand les résultats des études nous alertent sur l’arrivée de catastrophes… On n’attend qu’elle ait lieu pour pouvoir réagir !

Avec la COP21 et toutes les réunions qui se tiennent dans le monde, il faut arriver à ce consensus essentiel pour se mettre d’accord que nous sommes tous confrontés à un problème commun. Selon moi on se cache comme des autruches en se disant qu’il y a bien un problème mais que ce n’est pas aussi grave… Tous les pays doivent faire des compromis pour pérenniser le développement économique mondial et celui-ci ne se fera pas sans un véritable accord sur l’environnement, le climat et sur tant d’autres paramètres qui ont des répercutions sur notre vie.

5 - Une histoire, une rencontre bouleversante qui vous marquera à jamais ?

Il y en a tellement que ce soit d’ordre personnel ou professionnel. Ma rencontre émouvante professionnelle serait peut-être celle avec le président Mikhaïl Gorbatchev à Moscou en 2005. Cette opportunité s’est produite lorsque j’étais en visite dans la capitale moscovite pour une conférence. De manière informelle j’avais demandé à le rencontrer. Il a répondu favorablement à ma demande et j’ai passé un moment incroyable en sa compagnie. Il m’a parlé de la politique mondiale, de ses échanges avec le président Reagan sur la fin de la Guerre Froide, son rapport avec Nancy Reagan qui avait beaucoup d’influence sur tous ses développements, le changement de la politique américaine, ses rencontres avec des présidents, des premiers ministres à travers le monde, la chute du mur de Berlin…

C’était absolument fascinant d’être avec une personne qui portait autant de responsabilités, un acteur majeur de ces grands moments historiques que j’avais vécu !

J’étais à Paris en 1989 lors de la chute du mur, j’ai vu comment le monde a changé. C’était vraiment un moment historique dans ma vie où j’ai eu l’opportunité de rencontrer une personne influente qui pouvait me raconter les évènements que le monde était en train de vivre…

Je garde un très bon souvenir de cette rencontre et de mes échanges avec le président Gorbatchev, que j’ai eu l’honneur et le privilège de rencontrer plusieurs fois depuis !

6 - Un mot sur ce blog ?

Je crois que ce que vous faites est très bien. C’est une excellente initiative. Je ne crois pas être une personnalité, je suis un simple officier de l’Unesco mais je crois que c’est une belle démarche et que c’est important d’échanger avec beaucoup d’acteurs. Votre blog va vous permettre d’atteindre une très large audience, d’échanger les avis entre les gens qui travaillent dans le domaine international qui ont une perspective internationale, etc.

Je vous souhaite beaucoup de chance et beaucoup de succès !