#Guest52 - Niels PLANEL, Assistant Spécial de la Directrice Générale du Fonds Vert pour le climat

Il nous faudra avoir érigé une République nouvelle, porteuse d’espérance, dynamique, où le mérite primera vraiment sur la naissance et dans laquelle chacun pourra s’épanouir.

1 - Dans ton dernier ouvrage "Un Autre Souffle Au Monde", tu fais le récit d’un jeune trentenaire engagé qui découvre le monde d’aujourd’hui… Une civilisation-monde interconnecté et interdépendante… La mondialisation : peur ou chance ?

Notre époque peut apparaître désespérante par sa complexité et par la pluralité des défis de nature globale dans laquelle elle semble avoir plongé ensemble 7 milliards d’êtres humains. Elle n’a en réalité jamais été aussi passionnante de par les moyens qu’elle met à notre disposition pour agir – mais surtout parce qu’elle nous condamne à agir !

La mondialisation a commencé il y a de cela plusieurs siècles, au moins avec les grandes navigations du 15e siècle, si ce n’est avec les premiers êtres humains, qui se sont déplacés au fil des millénaires de continent en continent. Mais aujourd’hui, idées, humains, services, marchandises, croyances, tout circule à une vitesse incroyable et dans un volume sans précédent. Et la plupart des grands défis de notre époque – on le voit tragiquement avec les attaques du 13 novembre mais aussi tout bientôt avec la COP21 qui va attirer des dizaines de milliers de représentants de 195 nations pour s’attaquer au changement climatique – sont de ce fait mondialisés. Le terrorisme, le climat, mais aussi l’évasion fiscale, la vie privée sur Internet, les migrations, la santé et les virus, le commerce, l’urbanisation, l’énergie, etc. Sur tous ces sujets, qui affirmerait qu’un État-nation (même aussi puissant que les États-Unis) peut s’y attaquer seul ? L’État-nation semble pris de court car il n’a pas réformé son logiciel pour faire face à cette nouvelle donne.

Mais de nouveaux acteurs du changement émergent en parallèle. Je pense notamment aux villes, plus grandes mais toujours proches des administrés ; sait-on par exemple qu’une cinquantaine de villes sont responsables de la majorité des émissions de CO2 ? Autant dire qu’elles détiennent une grosse partie de la solution au dérèglement climatique. Mais je pense aussi aux citoyens, plus urbanisés, plus éduqués, toujours plus connectés, mieux organisés, plus informés que jamais : ils sont aujourd’hui individuellement en mesure d’opérer de vraies révolutions. Enfin, il y a les organisations internationales, qui ont une expertise certaine de la mondialité et favorisent la concertation entre États-nations pour œuvrer à trouver des solutions communes aux défis auxquels je faisais référence.

2 - Ton avis sur ce vendredi 13 ? Le résultat de quoi selon toi ?

Cette horreur relève de l’indicible – il n’y a littéralement pas de mots pour la décrire. Mais elle relève aussi de ce monde très complexe et mondialisé que je décrivais plus haut : une pluralité infinie de facteurs sont à l’œuvre, qu’il est difficile d’isoler simplement. Ce qui frappe, ce qui horrifie, et qu’il est presque impossible à concevoir, c’est qu’au final, en janvier comme en novembre, des Français en ont massacré d’autres de sang-froid, s’en sont pris à un style de pensée et de vie libre, libertaire, à un certain amour de la vie d’un pays dans lequel ils avaient eux-mêmes grandi avant de se radicaliser. Alors, il faut éradiquer ce mal en utilisant tous les moyens adéquats, mais il faut également s’attaquer aux racines du mal, sans quoi nous ne parviendrons pas à mettre fin à ce cycle de violences qui ont marqué notre génération depuis la chute des deux tours en 2001. Et ce mal est ancien : le désespoir contemporain s’est abreuvé à une source putréfiée par les inégalités, les discriminations, le chômage, la pauvreté, un urbanisme difficile. Chez nous, la démocratie est malade ; là-bas, elle est inexistante. Voilà ce dont nous souffrons tous, et dont des innocents paient le prix. Voilà ce à quoi nous devons apporter des réponses sur le long terme, sans quoi il n’y aura pas de fin à ce qui sera comme un éternel recommencement.

3 - Créé à Cancun en 2010, le Fonds vert pour le climat va enfin jeter ses billes et aider les pays pauvres à faire face au dérèglement climatique. Où en êtes-vous à quelques jours de la COP21 ? Quelles vont être vos premières actions concrètes ? Comment sélectionnez-vous les pays à aider?

Effectivement, le Fonds vert pour le climat est l’un de ces visages que l’on a voulu donner à l’action contre les changements climatiques, autre défi global. Créé en tant qu’entité opérationnelle du Mécanisme financier de la Convention-Cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC) pour aider les plus pays les plus modestes à atténuer les impacts négatifs du changement climatique, mais aussi à s’adapter à ce qui est déjà une réalité, il a ouvert ses portes en décembre 2013 : depuis, son architecture a été finalisée, une équipe a été mise en place, des entités partenaires ont été accréditées, des points focaux ont été désignés dans près de 140 pays pour nouer un dialogue avec l’institution, près de 10 milliards de dollars ont été promis sur 4 ans lors de la mobilisation initiale des ressources, des dons ont été fournis pour que les pays les plus vulnérables puissent avoir la capacité d’engager un dialogue technique solide, et enfin, début novembre, le Conseil d’administration du Fonds a approuvé ses premiers projets : lutte contre la déforestation, émission de « green bonds » pour l’efficacité énergétique, mise en place de systèmes d’alerte, lutte contre le risque de salinisation de terres arables (menacés de par la montée des océans), etc. Et dans son texte fondateur, il est indiqué que le Fonds vert doit aider les pays en voie de développement en général, mais les pays les moins avancés, les États insulaires en développement et les pays africains en particulier. C’est parmi ces derniers que le Fonds va commencer à œuvrer avec ses premiers projets.

4 - Pour parvenir à 10 milliards - somme promise par de nombreux pays afin d’aider les pays pauvres à lutter contre le réchauffement climatique – où en êtes-vous ?

Près de 60% des promesses faites par près de 35 pays développés – mais également en développement – ont déjà été convertis en accords de contribution. Le Fonds vert continue sa mobilisation des ressources et peut également s’ouvrir aux contributeurs non-traditionnels.

5 - Ta vision du monde en 2030 ?

Dans 15 ans, la « génération 13 novembre » sera aux manettes : En France, mais pas seulement, il nous faudra avoir érigé une République nouvelle, porteuse d’espérance, dynamique, où le mérite primera vraiment sur la naissance et dans laquelle chacun pourra s’épanouir. Pour cela, les élites devront s’être ouvertes et non recroquevillées toujours davantage sur elles-mêmes. Ce sera peut-être plus facile du fait que les mouvements citoyens auront peut-être pris l’ascendant sur des partis politiques verrouillés et qui n’arrivent plus à trouver de réponse à leur déclin, ni même à le cacher. Surtout, l’État va devoir armer les individus, en particulier les plus vulnérables, pour qu’ils fassent face aux forces de la mondialisation.

Plus largement, nous vivrons sans doute dans un monde toujours plus interdépendant, plus interconnecté, plus urbanisé, où la commande publique après 2020 (si la COP21 est ambitieuse) aura permis le bourgeonnement d’initiatives vertes privées et publiques nouvelles, où nous exploiterons au mieux l’énergie du soleil qui fournit en une journée trente fois ce que l’humanité consomme en un an, où les forêts repousseront, un monde dans lequel on n’en aura malheureusement pas fait assez pour réduire les inégalités, mais où les citoyens, toujours plus connectés, informés, éduqués, auront une destinée mieux maîtrisée. Faire face aux inégalités, ce sera le rôle de mouvements progressistes à travers la planète qui feront front commun contre la dérive néolibérale qui a soufflé sur le monde – et failli en 2008, sans que nous n’ayons encore trouvé depuis un logiciel moderne tout à fait adéquat pour travailler ensemble sur ces nouveaux défis.

Mais je l’ai dit : notre époque nous condamne à agir. C’est même le message principal de mon ouvrage : il est temps, plus que temps, que notre génération apporte un autre souffle au monde!

Dans cet interview les vues exprimées ici par l'auteur n'engagent que lui.